19 déc. 2010

"Comment tu te sens?"

  
Le compte à rebours a commencé. L'ordre de mobilisation trône toujours aimanté à la porte d'entrée, préservé du désordre des préparatifs alors que mon sac gît explosé sur les tomettes de l'appartement entre les piles de rechange pour la lampe torche, une écharpe vert khaki et une pile de tee-shirt blancs. Dans la voiture vendredi, les copains se moquaient de mon manque de stress apparent et s'acharnaient à détailler les pires heures de leurs périodes d'entrainement militaire. Ces derniers jours, chacun semble s'obliger à ajouter son grain de sel avant la question inévitable:

- "Bon, comment tu te sens, alors?"
- "Bien. Enfin je crois."

L'entrée à l'armée est un rite de passage. Tous participent, transmettent un peu de leur surplus d'équipement, se laissent aller à quelques conseils de vieux guerriers, s'inquiètent de mon sort. La tension s'insinue, s'installe avec les heures qui passent. Et pourtant...

Je suis en total accord avec moi-même. "C'est un luxe qu'ont peu de gens", me dit Tzouki dans la soirée. Chaque chose a son prix. 

J'ai grandi protégée des déchirements de l'Orient agité, dans l'immense espoir du processus de paix. J'ai aussi grandi dans un monde où les bus explosent à Jérusalem et les synagogues brulent parfois à Paris. J'ai grandi devant les images des maisons bombardées à Gaza, des enfants embrigadés par le Hamas, des mères de terroristes triomphantes et des chars de Tsahal au Sud Liban. Aujourd'hui, les missiles tombent sur Sderot, demain peut-être sur Tel Aviv. Je ne m'imaginais pas un jour faire partie du tableau, mais notre liberté n'est pas gratuite. 

Aussi éculé qu'il paraisse aux oreilles européennes, le concept d'Etat-Nation n'est pas moribond. Plus que jamais s'impose la nécessité de défendre la légitimité de l'existence d'Israël en tant qu'Etat Juif et démocratique. La constitution du peuple juif en nation incarne non seulement son seul espoir de survie, mais surtout son renouveau. Et, plus que jamais peut-être, apparaît l'étendue des sacrifices - aussi difficiles que nécessaires - pour parvenir à la paix. Notre génération fait face à ces défis, cette responsabilité est notre. 

Comme tous les jeunes israéliens de mon âge - et plus jeunes - avant moi, je deviendrais soldate lundi matin. Ce blog continuera à fonctionner, pour un temps au rythme des permissions. Bien peu comprendront vraiment, la plupart des copains à l'étranger se demandent d'ailleurs toujours pourquoi. "In the end, it's not the years in your life that count. It's the life in your years.¹" disait Abraham Lincoln. Je compte sur une longue vie bien remplie. En attendant, certaines choses méritent qu'on se batte en leur nom.

1. "Au final, ce n'est pas le nombre d'année d'une vie qui compte, mais bien la vie menée durant ces années."

6 commentaires:

Justin a dit…

Bonne chance Perlinpinpin! Je comprends peut-être pas tout mais je suis grave impressionné.

Manuel a dit…

Je pensais moins jeune.
Tu l'exprimes bien, je n'ai pas fait l'armée, mais mon frère et tous mes mais d'Israël, oui, et c'est dans la logique des choses, on dirait.
En tout cas merci à toi.
Teshmiri al atsmech!

Miss Caustic a dit…

Très émue par ta dernière phrase !!!! Ta vie sera longue et bien remplie, j'en suis convaincue, parce que tu as une belle âme.
בהצלחה !!!!!

Benoit a dit…

Salut Perle et bon courage !
Ton article a éveillé beaucoup de réflexions en moi,je vais profiter de cette espace d'expression pour les avancer...
Comme tu as l'air de le sous-entendre, l'anti-militarisme dont fait preuve une grande part de la jeunesse européenne est un grand luxe. C'est le luxe des gens qui ne connaissent pas le danger et les menaces militaires, que tu peux vivre au quotidien en Israël.
La force armée est donc nécessaire, mais malgré tout ce n'est pas la solution. Le concept d'Etat-nation permet à un peuple, une communauté de continuer à se forger une identité, une histoire, une culture commune entre tous ses représentants.
Malgré tout il me semble important de dépasser cette échelle pour tendre vers un humanisme pur, où chaque homme trouverait sa place, libéré de tous dogmes ou tout traditionalisme, libre de choisir sa place, ses croyances. Un Etat-monde en quelque sorte, qui à notre époque d'Homme-Loup n'est toujours pas envisageable, et ne le sera peut-être jamais.
Où l'ambition ferait place à la compassion, et où les armes seraient alors d'elles-même devenus inutile...
L'Homme pourrait alors vivre, pour lui et lui-même, dans le but de grandir et de faire grandir l'humanité qui l'entoure...
Car la notion d'Etat-Nation, un état pour un peuple, conduira à l'éloignement de toute culture vis-à-vis de toutes les autres, distinguée par la religion, la langue ou la couleur de peau, au bon choix d'un pouvoir constitué d'hommes, donc faillible par essence.
Car même s'il est dur de se battre pour son peuple, il est infiniment plus difficile de se placer en totale liberté vis-à-vis de ses racines, son origine, et de se considérer comme ne faisant partie d'aucune autre communauté que celle de l'humanité.
Pour finir car je m'étale un tantinet, je ne suis pas sûr que la solution militaire soit la bonne, malgré qu'il n'y ait pas d'autres voies actuellement, même si sur ce sujet tu dois avoir de plus longues réflexions à avancer que moi.
Bref ce ne sont que les pensées éveillés d'un idéaliste-humaniste qui n'a pas, lui, de territoire à défendre...
Sur ce je vais finir mon message comme je l'ai commencé, en te souhaitant bon courage pour tout...

Ananim a dit…

Donne-nous de tes nouvelles Perle. Comment ça se passe ? Et, désolée à l'avance pour cette question mais comment tu te sens ?
Au plaisir de te lire.

Perle a dit…

Allo lecteurs, merci de vos commentaires et emails, tout va bien! Je vous promets une update dans les heures (ou plutôt les jours) qui viennent...