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28 sept. 2012

"C'est un pays normal"

 
Le temps d'une nuit et d'une journée, le pays tout entier s'est calmé, replié sur lui-même. L'espace aérien national a fermé, les radios et télévisions ont cessé d'émettre, les autoroutes se sont vidées. On a écouté Jérusalem devenue silencieuse, comme apaisée. Et puis, alors que la nuit remplaçait le jour, une longue sonnerie de shofar est parvenue d'entre les collines, dérangeant à peine le contenu du silence. Kippour a fini. 

Place à Soukkot

Sur les terrasses toujours ensoleillées des cafés dans Jérusalem on a dressé cette semaine des cabanes éphémères¹ - en souvenir des cahutes des tribus d'Israël en pleine traversée du désert. Les moissons sont en cours dans les campagnes, on annonce le Yoré pour les semaines à venir: une première pluie saisonnière pour casser la sécheresse, avant les récoltes d'automnes. Dans les jardins publics et partout à l'Est, on cueille déjà les olives pour une première pression d'huile pure avant que les fruits ne se gonflent d'eau. Et au shouk Makhane Yehouda à l'Ouest, l'automne annonce le retour des courgettes, fenouils, patates douces, aubergines, racines en tout genres, et même des topinambours - que les israéliens appellent bizarrement "artichaut hiérosolymitain".

Après deux jours de trempage, on a ouvert chaque olive encore un peu verte d'un coup de couteau, 
préparé un bain de sel, et on tente: citrons, petits piments du jardin, genièvre, laurier, thym et romarin... 
Verdict dans un mois! Les conseils avisés sont les bienvenus.

La maison vit dans une ambiance de changement, au rythme des départs et des installations. On s'échange les clefs. Yam et Efraïm sont partis voyager. Gal est sur le retour, juste à temps pour la reprise des cours - "après les fêtes". Les cartons de Nadav sont à peine ouverts. Shira nous est encore presque inconnue. L'année nouvelle est entamée mais n'en finit plus de commencer... 

Dans la cuisine toujours très peuplée, nouveaux et anciens se croisent au rythme des passages de chacun. Les chats qui prolifèrent dans le jardin jettent sur nos passages chargés de meubles un regard fugace, et feignent un feulement fatigué lorsque nos apéritifs dérangent leurs félines siestes. On parle de Jérusalem, entre paroxysme du conflit et havre de création culturelle hébraïque underground, des copains qui construisent un "kibboutz artistique et éphémère" sur un terrain abandonné dans un quartier excentré ou de ce nouveau bar du centre-ville qui propose une fête de "fin du monde" tous les jeudis en attendant la guerre nucléaire. Une amie d'Efi de passage en Israël nous pose franchement la question, vit-on dans un pays "normal"?

Ici la forme de la kippa des garçons trahit leur appartenance idéologique, le passage à l'heure d'hiver au tout début d'automne déclenche des manifestations massives contre le pouvoir politique démesuré des religieux orthodoxes, et quand la plupart des français s'inquiète du pouvoir d'achat une majorité d'israéliens questionnent l'existence continue de l'état en cas de conflit avec l'Iran. Ici la ligne s'allonge à la poste parce que le fonctionnaire du seul guichet ouvert s'est absenté pour prier, le conducteur du bus cause un embouteillage monstre en stoppant en pleine rue pour acheter du pain avant shabbat avec l'approbation générale des voyageurs, qui sursautent tous au son d'un pneu éclaté par la chaleur et soufflent tous d'être en vie pour en rire. 

A Jérusalem, les touristes s'étonnent souvent "de ces armes partout" au grand étonnement des locaux qui ne les voient pas du tout. Et puis ici, l'Est, défiant toute logique, est aussi au sud et au nord, ligne verte oblige! Un repas entre copains permet au passage de vérifier que, non, personne n'a été récupérer les masques à gaz, et donc que oui, en cas de conflit chimique, "c'est la fin!" - et d'en rire sincèrement. D'ailleurs, on ne sait pas où est l'abri le plus proche - et on met bien sur un point d'honneur à ne pas vérifier. 

Jérusalem n'est pas Sarajevo, loin s'en faut. Serait-ce donc Paris, New York, ou même Berlin? Certainement pas. Et pourtant, à peine les contes de sa mythologie urbaine se sont-ils teintés de l'anormalité de sa normalité. La vie ici, comme partout, est faite de hasards comiques et tragiques, et de beaucoup de moments d'entre-deux. 

Et pourtant. Il y a une semaine, trois terroristes bardés d'explosifs ont tué ce même garçon religieux, un peu timide avec des lunettes de travers, entraperçu en zone militaire à la frontière égyptienne un mois plus tôt. "C'est peut-être la différence", dit quelqu'un entre deux bouchées d'un gâteau à tous les fruits perdus de la maison, "ici, demain n'est pas forcément un autre jour." Et Yam, engloutissant la fin du dessert d'une très (très) grande bouchée, dans son demi-sourire presque pitre: "Faut profiter!"

1. Soukkot est une des trois fêtes majeurs du Judaïsme, durant laquelle s'effectuait à l'époque du temple un pèlerinage vers Jérusalem. Soukkot célèbre l'assistance divine reçu par les tribus d'Israël dans le désert à la sortie d'Egypte, et pendant huit jours, les juifs religieux prennent tous leurs repas dans une cabane - la soukka.

2 déc. 2011

"Jérusalem!"

  
Il a fait frais en Israël ce mois de novembre, de façon inhabituelle. J'écris peu. La pluie qui si soudainement était venue signifier la fin des jours d'été n'a d'abord plus semblé cesser. Transie de froid et d'eau glacée dans mon uniforme, j'ai arpenté les rues de Jérusalem, visité des immeubles en ruine, passé des auditions devant un jury de colocataires frileux, exploré des appartements en plus ou moins bonne compagnie, espéré, attendu. Et peut-être enfin trouvé. 

En attendant, les nuages ont fui, chassé par un vent poussiéreux, qui balaye le sable des rues et agite les bras ballants des glycines sur les terrasses. Le soleil à Tel Aviv perce entre les feuilles jaunies des allées et crépite sur les aspérités des murs blancs face à la mer. Mes cartons sont empilés, déposés chez Eléa. J'ai rendu les clefs de mon taudis à deux pas de la plage. Plus d'attaches.


Retour prévu à Jérusalem, donc. 
 
Une chanson populaire du groupe hiérosolymitain Hadag Nahash¹, entre hip hop et funk, et d'ordinaire plutôt à gauche, résume l'éternelle hésitation des jeunes laïques israéliens entre Tel Aviv et Jérusalem. L'exode n'en finit plus, les couples quittent la capitale pour le centre du pays, poussés dehors par la pression religieuse et le manque de logements abordables. Les relations avec la population ultra-orthodoxe se tendent avec les années, se cristallisent sur la place des femmes en société, alors même que Jérusalem se modernise enfin un peu. Bus séparés, et rues divisées ont fait leur apparition - à l'horreur de ceux qui rêvaient de voir la ville changer. Et pourtant, la vie laïque n'a jamais été aussi organisée et encouragée que sous cette municipalité. Fêtes de rues, festivals, concerts, nouveaux cafés, magasins branchés, maisons de disques et adresses ouvertes durant le shabbat, il existe une réelle toile de lieux réservés au public non-religieux, souvent étudiant.
 
Au shouk Makhane Yehuda, vente de kippa entre les légumes saisonniers

De nouveau, à voir et redécouvrir, et aussi sur ce blog - Jérusalem, la ville des contraires. Celle des ruelles du centre-ville la nuit, et celle de ceux qui ne les empruntent que le jour. Celle des militants de gauche qui habitent dans une implantation, et de leurs voisins "colons". Celle des religieux orientaux, méprisés par les ultra-orthodoxes d'Europe, et méprisants des communautés éthiopiennes. Celle d'Est en Ouest. Ancienne et moderne. Celle de pierre et celle juste rêvée...
 
1. Hadag Nahash: Pour ceux qui se demandaient, le nom du groupe signifie très littéralement "le poisson-serpent", mais c'est en réalité une contrepèterie à partir de la mention Nahag Hadash qui veut dire en Hébreu "nouveau conducteur".

21 nov. 2010

"Jérusalem? Par la Bika'a!"

 
Il n'a toujours pas plu cette année, pas une petite goutte d'eau. Alors que le bus dépasse le checkpoint, je contemple les dunes de cailloux dénudées. Les camps de quelques familles bédouines bordent la route dès la sortie des faubourgs de Jérusalem, leurs enfants courent pieds nus derrière des chèvres en quête du moindre arbrisseau. Un panneau signale la jonction vers Ma'ale Adumim, puis Jéricho. Devant l'une des lignes de mosaïques qui indiquent le niveau de la mer, deux touristes prennent la pose et se font prendre en photo sur un chameau. Premier arrêt. Nous bifurquons sur la route 90, dite "Kvish haBika'a": de là, la voie trace son sillon entre les implantations, serpente entre les monts de Judée, dessert les arrêts improbables d'un paysage désertique, poursuit le long de la ligne de frontière avec la Jordanie et ouvre un trajet direct, même si parfois plus risqué, vers le nord du pays et le Golan. 
 
Sous les rayons du soleil d'automne, la vallée du Jourdain est émouvante de majesté. Mon téléphone vibre, l'opérateur téléphonique me souhaite la bienvenue en Jordanie. Puis un bon retour en Israël. Puis de nouveau au tournant suivant. Et encore à celui d'après. A chaque fois, j'aperçois les panneaux solaires qui alimentent les détecteurs de mouvements le long de la route frontalière. Deux rangées de barbelés séparées par quelques mètres de no man's land, et un chemin de poussière soigneusement ratissé par les pisteurs de l'armée. De quoi ne laisser aucune chance à une tentative d'infiltration. Certains vieux bunkers éventrés, derniers vestiges visibles d'un conflit passé, ont été couverts de graffitis revendicatifs par des colons. L'un d'entre eux sert de station, on y lit en lettres rageuses: "Jugez les criminels d'Oslo!" -  des gamins montent, le long de leurs sacs à dos pendent des franges oranges, le signe des opposants à l'évacuation de Gaza.
 
Enfin, le checkpoint dépassé, nous sortons des territoires palestiniens. Les champs des kibboutz Tirat Tsvi et Sde Eliyahu apparaissent, bientôt suivis par ceux d'Ein Anatsiv¹. "Il y a des passagers pour le kibboutz?" - les mains s'agitent. Le conducteur lève les yeux, balaye le bus du regard et ouvre la porte arrière. Le vent chaud s'engouffre, fouette mon visage. Je saute sur la voie, hèle en courant un tracteur qui remonte vers la palissade et m'installe entre deux caisses de dates à l'arrière pour quelques centaines de mètres. De la salle à manger collective, je poursuis entre les jardins ombragés, retrouve la synagogue, dépasse l'école avant de me repérer grâce à l'antenne de l'abri anti-aérien. J'ai oublié les fleurs dans le bus, mais Lolo m'accueille tout sourire et se moque même de mon air embêté.
 
Je pose des questions, sans relâche. Avant de répondre elle me redit à chaque fois qu'elle perd la tête, mais il n'en est rien. Elle insiste sur l'importance du socialisme, et des valeurs du kibboutz sur la société israélienne, on en vient à débattre sur les rumeurs de gel des constructions en Cisjordanie avec les voisins de notre table dans la salle à manger commune. Après l'office religieux du vendredi soir, tout le kibboutz y est rassemblé, on mange, on prie, on chante, on parle. 

"A Beit Shean c'était la misère... Nous, nous n'étions pas bien riches, mais eux, ils n'avaient rien. Pas même une idéologie. "

Elle raconte son travail d'assistante sociale à Beit Shean, ville pudiquement dite "de développement", longtemps sinistrée, envahie successivement des rescapés d'Europe, des réfugiés des pays arabes, des échappés de Russie, puis d'Ethiopie. Elle décrit l'écart immense avec le kibboutz, tout entier engagé dans le développement de l'industrie balbutiante du pays, prêt à des sacrifices immenses pour assurer sa survie. On évoque la stupeur à l'annonce du début de la guerre de Kippour² et la cassure idéologique définitive avec l'URSS qui arme alors les nations arabes, la peur de la débâcle et les angoisses des membres du kibboutz qui sentent dans l'air l'odeur de la folie humaine à laquelle ils croyaient s'être arrachés. Rien ne la prédestinait à cette vie, elle insiste. Ses parents étaient bien venus en Palestine en 1936 mais avaient renoncé à s'y installer. Son frère s'y était établi. Mais quand Strasbourg avait été évacuée en 1940, c'était tout naturellement qu'il s'était porté volontaire pour rejoindre l'armée Française. 

"Nous étions Juifs, ça oui! Mais Français! Vous n'avez pas connu ça, vous savez depuis petits que vous aurez toujours Israël. Nous, nous en rêvions! Mais en attendant il fallait bien défendre notre droit à vivre!"

Alors que la famille fuyait vers la zone libre, il avait été fait prisonnier par les Allemands. Et elle, sous un faux nom, avait rejoint l'Armée Secrète et un réseau organisé clandestinement par l'OSE par lequel elle exfiltrait des enfants vers la Suisse ou la Palestine. Ils n'étaient pas surs de ce qui se passait à l'Est, simplement que personne n'en revenait. J'écoute dans la lumière vacillante des bougies qui se consument ces histoires de caches et de poursuites, je retiens mon souffle quand elle évoque à mi-mots la prison et sa libération miraculeuse, et je souris quand elle persiste à affirmer qu'elle n'a presque rien fait. 

La nuit tombe samedi soir, le kibboutz sort de sa torpeur assoupie. Depuis l'arrêt d'autobus sur la route 90, j'observe les lumières de la Jordanie qui scintillent dans le lointain des collines. Les premiers palmiers de l'enceinte du kibboutz Ein Anatsiv¹ se distinguent vaguement dans la pénombre, les silhouettes émergent de la nuit noire, traversent la voie rapide pour s'abriter derrière les blocs de béton. Je tiens les pages qui s'envolent d'un bouquin de Bettelheim sur l'éducation collectiviste des enfants du kibboutz, laisse ma pensée vagabonder tandis que mes cheveux se battent avec le sable et le vent. C'est le 20 novembre, et dans un mois, je serais soldate. 

"Jérusalem? Par la Bika'a! On a une place, grimpe!"

Je monte avec deux garçons du kibboutz, de nouveau la route, mais de nuit, pas question de s'arrêter. La soirée bat son plein quand nous arrivons à Jérusalem, tous les adolescents de la ville semblent s'être donnés rendez-vous sur les trottoirs de la rue Emek Refaïm. Les enseignes clignotent. Les vendeurs de glaces font fortune. On prend un café, au bord d'une terrasse bondée. Les discussions glissent de nouveau sur les options du gouvernement face aux demandes de gel des colonies. Ils sont contre. Moi je suis pour. Devant nous, deux filles blondes feuillettent un prospectus sur l'aliyah des jeunes, et les opportunités d'oulpan au kibboutz... 
 
1. Ein Anatsiv - je vous en parlais déjà dans les pages de ce blog, c'est un kibboutz religieux aux abords de la ville de Beit Shean. Quand à Lolo, dont parle ce post, il faut lire le récit du voyage au kibboutz de décembre dernier pour en savoir plus.
2. Guerre de Kippour - la guerre commencée le jour du jeûne de Yom Kippour en 1973 par l'Egypte et la Syrie, soutenues par l'URSS. Profitant d'une supériorité numérique écrasante, les armées arabes avancèrent plusieurs jours avant que Tsahal ne reprenne le dessus au prix de pertes catastrophiques. L'impréparation de la nation à l'attaque imminente fit tomber le gouvernement de Golda Meir.

9 nov. 2010

"Il faut toujours faire des réserves"

  
Je n'avais pas du tout prêté l'oreille quand la radio ressassait au petit matin le mot pénurie. Erreur. J'ai beau repasser en revue les produits réfrigérés du supermarché, impossible de trouver le beurre. Encore une fois. "Mais c'est comme ça partout..." - l'employée que je questionne sur l'approvisionnement des rayons me regarde presque interloquée. Non, non, je ne veux pas de sa toute petite plaquette de margarine importée de Normandie à grands frais. Elle peut continuer à trôner seule entre deux présentoirs vides, où est le beurre?! 

Une vieille dame regarde la discussion avec amusement. Elle me surveille d'un regard en coin alors que la cliente à quelques pas interrompt sa contemplation des pots de yaourts aux fruits pour s'interposer dans la conversation et apporter à son tour une explication, bientôt coupée par la famille qui compare les oeufs sur le présentoir voisin. La bactérie manque. Foutaises, c'est la demande de lait qui est trop grande. Et puis il y aurait eu une grève chez Tnuva, la marque nationale. A moins que l'opération ne fasse partie d'un vaste complot de nos ennemis pour saper le moral des citoyens. 

Pas de gateau ce soir donc, on testera le four un autre jour. "Apprends Boubelé¹" - la vieille, encore plus voutée qu'elle n'apparaissait au début, agite son doigt tremblant et me tance dans un Hébreu déformé par un accent d'Europe de l'Est - "Il faut toujours faire des réserves, on ne sait jamais". A tout hasard, je rajoute un pot de cottage dans le panier...

1. Boubelé: mot tendre en Yiddish, qui signifie littéralement "petite poupée".
 

31 mars 2010

"L'an prochain à Jérusalem"


Jérusalem s'éveille à nouveau lundi soir, son doux vent efface peu à peu les odeurs de feux de bois et de viande grillée. Sous un ciel indigo, les nuages éparses prennent une teinte bleutée et le chant des oiseaux trouve un rythme dans les soupirs des casseroles sur le feu. La radio finit par se taire, et déjà les convives se pressent autour de la table du Seder¹. Pessah' est une fête joyeuse, jubilatoire presque.

"A chaque génération, à chacun de s'imaginer que lui même est personnellement sorti d'Egypte."

Si la Hagada² commence comme un conte didactique, retrace les péripéties puis la libération des Hébreux et la naissance du peuple juif, elle commande aussi à chacun de considérer le prix de sa propre liberté. Mais ici, de s'imaginer il n'est pas vraiment besoin. Qu'ils soient venus d'Allemagne, de Pologne, de Russie, d'Irak, de Tunisie, de Lybie, de Turquie, d'Ethiopie ou du Yemen, chacun lit entre les lignes de sa propre histoire. Nos ancêtres étaient esclaves d'un Pharaon. Nous sommes libres, ici, à Jérusalem...

Très vite, on a faim, et l'histoire dure, encore et encore! Défiant toute logique, nous sommes passés à l'heure d'été pour justement marquer le début du printemps, l'heure se fait tardive. On boit quatre coupes de vins, disserte sur la signification de chaque mot, les langues se délient, on mange trois petits bouts de matsa³, du celeri trempé dans de l'eau salée, avant qu'enfin arrive le repas et l'agneau aussi croquant qu'il devait être craquant. Et ce n'est que le début! Car le récit se poursuit par une pléthore d'actions de grâce et de chants.

"L'an prochain à Jérusalem!"

L'injonction sera entendue dans les maisons juives du monde entier. Oui, mais nous? Puisque nous y sommes déjà, la version traditionnelle rajoute l'adjectif "reconstruite". Le Mont du Temple n'étant pas vraiment entre nos mains et la construction en ces lieux hautement polémique, ma Hagada évite l'écueil de façon merveilleusement subtile, et rajoute, elle, un espoir d'apaisement dans une ville "pacifiée". Le miracle ne serait pas moindre.


1. Seder - le mot signifie "ordre" et réfère ici au repas de Pessah', régit par un ordre très précis.
2. Hagada - le livre qui contient le récit de la sortie d'Egypte ainsi que les commentaires talmudiques qui l'accompagnent.
3. Matsa - le fameux "pain azyme", ou la galette non-levée mangée pendant les 8 jours de Pessah'. Chaque matsa est parcourue de pointillés aussi intriguants qu'inutiles puisque l'expérience prouve chaque année l'impossibilité de la casser en ligne droite. Pour voir à quoi ça ressemble...


26 déc. 2009

"Beit Shean - 164 km"


25 décembre! C'est Noel, la radio l'annonce parmi les nouvelles du jour... Nous passons le checkpoint de la sortie de Jérusalem, avant de foncer sur le fameux "Kvish haBika'a", le chemin le plus court vers Beit Shean - mais pas le plus sûr. Ouverte aux véhicules de l'autorité palestinienne, la route plonge depuis Jérusalem sous le niveau de la mer, traverse la vallée du Jourdain par les territoires, perce à travers les collines arides de Judée, contourne Jericho, longe la Mer morte, évite Ramallah, trace son sillon entre les implantations et creuse un passage direct vers le nord le long de la frontière jordanienne.

En pointillés, la ligne verte qui délimite entre Israel tel que reconnu par l'ONU et les territoires palestiniens. En trait plein, la ligne frontalière avec la Jordanie dont la capitale, Amman, n'est qu'à 30km de Jérusalem. En bleu, le "Kvish haBika'a" (littéralement, route de la vallée) qui perce à travers les territoires, de Jérusalem à Beit Shean.

"Dans les années 70-80, c'est ici que je faisais mes périodes de réserves avec Avi, on avait une base quelque part par là-bas et on patrouillait la frontière encore chaude avec la Jordanie..."

Mon papa est en Israel depuis une bonne semaine et pointe un amas de dunes qui dissimule un filet d'eau dans sa vallée encaissée. Lolo nous attend au kibbutz de Ein Anatsiv. Pendant ses premiers temps dans le pays en 1973, puis durant l'armée, elle et son mari furent comme des parents adoptifs.

Un havre de paix. Passé la palissade qui enserre les maisons et les champs d'Ein Anatsiv, tout n'est que calme, fleurs, palmeraies et pelouses. Le voilà, l'héritage fameux des glorieux temps du collectivisme. Des champs, une cafétéria collective, et la maison des enfants, devenue celle des vieux. Le kibbutz s'éveille chaque shabbat et accueille ses enfants prodigues, partis à la ville faire leur chemin dans un monde aux antipodes du socialisme de leur enfance.

"En 1949, ils étaient tout pétris d'idéalisme. On leur a demandé de se mettre là pour défendre les communautés de Sde Eliyahu et Tirat Zvi, et ils se sont installés ici..."

La première histoire que me raconte Lolo, c'est celle de Zeev, qui s'échappa de Hambourg sur le dernier bateau forçant le blocus anglais sur la Palestine mandataire, en 1938. Un jeune sioniste, débarqué à 15 ans à Tel Aviv, religieux mais rêveur, utopiste presque! Il abandonne sa famille et un destin plus intellectuel pour se plonger dans l'agriculture. Alors que l'indépendance se précise et que le péril monte, on décide de renforcer les implantations voisines trop proches de la Cisjordanie¹: il fait alors partie du noyau des fondateurs du kibbutz, en 1949. Ces récits tissent d'un fil souvent froissé par l'Histoire une trame complexe sur laquelle sont brodées les mémoires de chacun de ces gens, arrachés à l'ancien monde, arrivés ici par les hasards cruels du destin. Ils y ont vécu, et bâti. Depuis quelques mois, Zeev repose sous l'un des arbres du kibbutz.

Et, elle, alors? Résistante, à la fois Française et Allemande mais déchue des deux nationalités de par sa condition juive, clandestine à Strasbourg durant la Guerre, arrêtée par les SS et miraculeusement relâchée. Elle raconte encore son premier voyage en paquebot vers Israel en 1956, à la recherche de petites filles exfiltrées vers la Palestine par ses soins sous l'occupation, qu'elle retrouve à Ein Anatsiv. Ce jeune kibbutznik², qui la séduit immédiatement, à qui elle adresse des lettres passionnées sans savoir dans quelle langue lui écrire, lui qui ne parle plus l'Allemand et ignore le Français. Elle raconte son arrivée, enfin, et son installation avec Zeev, quelques mois avant le terrible début de la guerre des 6 jours³. Alors qu'elle vit dans la terreur, le kibbutz pourtant entièrement mobilisé, ne déroge pas à son rythme pastoral.

Mais déjà arrive la nuit, il nous faut nous arracher à ce lieu où le temps semble arrêté, pour rentrer à Jérusalem. Pendant que la radio égraine la longue liste de pseudo-catastrophes du weekend, l'esprit s'égare... Ce pays est sorti de terre et puis s'est transformé, métamorphosé, remodelé, révolutionné, transfiguré en 60 ans d'existence.

1. Cisjordanie - jusqu'en 1967, la Jordanie occupait la Cisjordanie, aujourd'hui amenée à former le gros du futur état Palestinien. La ligne d'armistice, très chaude, était la fameuse Ligne Verte...
2. Kibbutznik - habitant d'un kibbutz.
3. Guerre des 6 jours - la guerre de l'été 1967 qui opposa Israel aux armées de la coalition de la Ligue Arabe (Egypte, Jordanie, Syrie, Irak) et vit la défaite complète de ces armées face à Tsahal qui conquit alors le Sinaï, la Cisjordanie, Gaza, le Golan et Jérusalem Est.

15 nov. 2009

"Encore un peu de jachnoun?"


Les traces d'habitations dans l'ancienne Ashkelon remontent à l'âge de bronze. Les Canaanites, les Phéniciens, les Hébreux, puis les Romains transformèrent la cité en un rayonnant port antique avant qu'elle ne tombe dans l'oubli lors de la conquête mamelouke au temps des dernières croisades.

"Quand on était gamins, on traînait souvent sur le champ de fouille avec mon frère et on les voyait remonter des pièces par centaines..."

Adi m'entraîne vendredi dans l'Ashkelon moderne pour finir les courses avant que tout ne ferme, sa mère nous attend pour boucler les préparatifs de shabbat. Elle est fille d'une famille yéménite traditionelle, qui s'identifie fortement au secteur dit "Dati-Leoumi" (national-religieux). Fuyant les persécutions dans le golfe d'Aden, ses grands-parents ont immigré dans les années 50 et renforcé la communauté d'Ashkelon, alors encore balbutiante. La ville reconquise en 1948 compte aujourd'hui plus de 100000 habitants, même si sa proximité avec la bande de Gaza nous place tous à la portée d'une roquette du Hamas. Odeurs de jachnoun, de poulet aux raisins et de zaatar envahissent la maison...


Il y a quelque chose de spécial et d'un peu merveilleux dans cette famille restée à la fois si attachée à sa tradition, et pourtant si évidemment intégrée dans le magma de cette société qui se construit. Deux générations après l'aliyah, les vieux écoutent avec satisfaction la jeune génération qui conserve la prononciation bien spécifique des lettres gutturales et aspirées de l'hébreu qui depuis longtemps s'est perdue dans le reste de la population. Les prières aussi se font différement. On utilise l'ancien dialecte yéménite, très différent de celui des autres communautés séfarades mais réputé plus proche de l'Hébreu ancien, qui se transmet de pères en fils.

Kubaneh, piments forts, noix, helbeh et pitas au feu de bois... Dans la synagogue yéménite, chaque homme appelé à la Torah doit être capable de faire la lecture chantée du texte de la "parasha". Le petit Elia s'installe donc avec son oncle et son grand père pour apprendre le morceau de texte de la semaine chanté selon la tradition yéménite.

On se croirait bien loin de notre petit bout d'Orient... Dans un endroit ou encore règne la tradition orale, qui nous aussi nous fut transmise de la même facon, mais dans un salon parisien.

23 juil. 2009

"Mais tu ne t'inquiètes pas trop?"


Comme beaucoup de touristes en Israel, les étudiants de mon oulpan étaient pour la plupart obsédés par le conflit. Ils le prennent en pleine figure dès leur arrivée à Jérusalem. Il est partout et nulle part, dans cette peur irrationelle qui les surprend dans le bus du matin, ce mur gris qui défigure l'horizon du désert de Judée, ou ce questionnement permanent d'où passe la fameuse Ligne Verte. Et pourtant, c'est exactement ce qui les definit comme touristes.

Je n'y pense plus...

Je passe les portiques de sécurité de ma fac ou le garde du supermarché sans même y prêter attention, un soldat dans le bus sans plus voir qu'au coté de son sac pend un M16 chargé. Nous sommes les acteurs d'un conflit qui se joue autour de nous, malgré nous, et avec nous parfois. Il rythme nos histoires mais chacun s'applique à l'ignorer. Paradoxalement, tant qu'il sévit à petit-feu, son omniprésence le rend invisible.

Cette semaine, le journal du matin "Israel Aujourd'hui" donnait en première page des statistiques qui peuvent sembler surprenantes. 86% de la population se déclarent "heureux et satisfaits de leur vie". C'est plus qu'en France, plus qu'en Finlande, même plus qu'au Canada! C'est très simple: pour être heureux ici, il faut choisir de l'être.

L'Israélien aime se comparer à la figue de barbarie. Fragile mais piquant (ou plutôt piquant parce que fragile?), tout comme le fruit dantesque mais charnu, sous sa carapace bardée d'épines, qui pousse en été sur les cactus du pourtour méditerranéen. Certes, nos perspectives sont souvent claires-obscures mais le conflit ronge ceux qui ne se protègent pas de lui.

Et les copains de l'étranger? Ils sont comme nos touristes. Ils n'ont que l'image noire, peut-être tout aussi réelle, dépeinte par les faits bruts. Ils s'inquiètent! Souvent pour rien, mais on ne manque certainement pas de raisons de s'inquiéter nous aussi. Simplement nous les ignorons consciemment jusqu'à les oublier. C'est toute la différence entre vivre et survivre.

22 juin 2009

"Gilad est toujours en vie!"


C'est un triste anniversaire qui se prépare jeudi.

Il y a trois ans, le Hamas kidnappait Gilad Shalit, à quelques jours à peine du début de la seconde guerre du Liban... et voilà cette date du 25 juin qui revient, comme un rappel d'un échec collectif. Entre temps, les stickers, les drapeaux, les rubans jaunes, les graffitis, sont apparus partout. Pas une rue de Jérusalem n'est laissée sans un rappel que Gilad est absent, prisonnier dans Gaza, à quelques dizaines kilomètres à peine de nous.

Sur le raid meurtrier en territoire israélien, sur les négociations avortées qui ont suivi, sur les demandes et les réponses incohérentes, tout a été dit. Trois ans d'attente insoutenable ont passé pour la famille. Trois ans sans aucun contact, sans visite de la Croix-Rouge, avec comme seule preuve de vie un enregistrement vieux de 2 ans. L'épilogue tragique des négociations avec le Hezbollah l'an dernier est encore dans tous les esprits, et marque l'atmosphère qui entoure les négociations avec le Hamas.


Le dilemme moral reste entier.

Faut-il plier? Échanger un soldat contre des centaines de prisonniers? N'est-ce pas alors encourager les milices palestiniennes à plus de kidnappings? Et que dirons-nous aux proches si, comme ce fût déja le cas dans le passé, un de ces prisonniers fraîchement relaché s'empresse d'exploser dans un supermarché? Doit-on pour sauver un seul mettre en danger la vie de tous? Comment justifier aux familles des victimes des attentats de libérer soudain ceux qui ont assassiné leurs enfants?

Ces enfants, c'est moi. C'est mon voisin, c'est un copain en retard pour un cours qui monte dans le bus, une passante qui fait ses courses, deux amoureux sur une terrasse...

Doit-on abandonner ce soldat sur le terrain, au mépris du contrat tacite entre l'armée et la société qu'elle défend? Laisser croupir dans Gaza un garçon de 22 ans et s'efforcer de l'oublier? Un soldat que nous avons envoyé défendre les localités autour de la frontière? Qui est, comme le dit le sticker au-dessus, "toujours en vie"? Faut-il se résoudre à accepter qu'on puisse, de fait, en terrain israélien enlever un soldat, puis un civil?

Ce soldat aussi c'est moi! C'est un copain qui finit son service militaire, un autre qui est rappelé pour un mois de réserve, une étudiante de ma fac, le serveur du café du coin, le fils de la voisine...

Peut-on tenter de forcer la main du Hamas par un siège complet de Gaza? Faudrait-il couper l'eau, l'électricité, le téléphone, le gaz? Bloquer les convois humanitaires, isoler de tout contact les prisonniers palestiniens en Israel? Où est notre sens éthique de base, s'il s'agit de punir collectivement une population déjà éxangue? La dernière guerre de Gaza porte cet enseignement crucial: nous ne pouvons pas penser que la population qui ne s'est pas en janvier retournée contre le Hamas le fasse maintenant.

Alors que faire?

Un choix. Notre intégrité morale en sera compromise quel qu'il soit. Pour ceux qui sont en Israël, la famille Shalit appelle au rassemblement à Tel Aviv jeudi à 19 heures.