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28 sept. 2012

"C'est un pays normal"

 
Le temps d'une nuit et d'une journée, le pays tout entier s'est calmé, replié sur lui-même. L'espace aérien national a fermé, les radios et télévisions ont cessé d'émettre, les autoroutes se sont vidées. On a écouté Jérusalem devenue silencieuse, comme apaisée. Et puis, alors que la nuit remplaçait le jour, une longue sonnerie de shofar est parvenue d'entre les collines, dérangeant à peine le contenu du silence. Kippour a fini. 

Place à Soukkot

Sur les terrasses toujours ensoleillées des cafés dans Jérusalem on a dressé cette semaine des cabanes éphémères¹ - en souvenir des cahutes des tribus d'Israël en pleine traversée du désert. Les moissons sont en cours dans les campagnes, on annonce le Yoré pour les semaines à venir: une première pluie saisonnière pour casser la sécheresse, avant les récoltes d'automnes. Dans les jardins publics et partout à l'Est, on cueille déjà les olives pour une première pression d'huile pure avant que les fruits ne se gonflent d'eau. Et au shouk Makhane Yehouda à l'Ouest, l'automne annonce le retour des courgettes, fenouils, patates douces, aubergines, racines en tout genres, et même des topinambours - que les israéliens appellent bizarrement "artichaut hiérosolymitain".

Après deux jours de trempage, on a ouvert chaque olive encore un peu verte d'un coup de couteau, 
préparé un bain de sel, et on tente: citrons, petits piments du jardin, genièvre, laurier, thym et romarin... 
Verdict dans un mois! Les conseils avisés sont les bienvenus.

La maison vit dans une ambiance de changement, au rythme des départs et des installations. On s'échange les clefs. Yam et Efraïm sont partis voyager. Gal est sur le retour, juste à temps pour la reprise des cours - "après les fêtes". Les cartons de Nadav sont à peine ouverts. Shira nous est encore presque inconnue. L'année nouvelle est entamée mais n'en finit plus de commencer... 

Dans la cuisine toujours très peuplée, nouveaux et anciens se croisent au rythme des passages de chacun. Les chats qui prolifèrent dans le jardin jettent sur nos passages chargés de meubles un regard fugace, et feignent un feulement fatigué lorsque nos apéritifs dérangent leurs félines siestes. On parle de Jérusalem, entre paroxysme du conflit et havre de création culturelle hébraïque underground, des copains qui construisent un "kibboutz artistique et éphémère" sur un terrain abandonné dans un quartier excentré ou de ce nouveau bar du centre-ville qui propose une fête de "fin du monde" tous les jeudis en attendant la guerre nucléaire. Une amie d'Efi de passage en Israël nous pose franchement la question, vit-on dans un pays "normal"?

Ici la forme de la kippa des garçons trahit leur appartenance idéologique, le passage à l'heure d'hiver au tout début d'automne déclenche des manifestations massives contre le pouvoir politique démesuré des religieux orthodoxes, et quand la plupart des français s'inquiète du pouvoir d'achat une majorité d'israéliens questionnent l'existence continue de l'état en cas de conflit avec l'Iran. Ici la ligne s'allonge à la poste parce que le fonctionnaire du seul guichet ouvert s'est absenté pour prier, le conducteur du bus cause un embouteillage monstre en stoppant en pleine rue pour acheter du pain avant shabbat avec l'approbation générale des voyageurs, qui sursautent tous au son d'un pneu éclaté par la chaleur et soufflent tous d'être en vie pour en rire. 

A Jérusalem, les touristes s'étonnent souvent "de ces armes partout" au grand étonnement des locaux qui ne les voient pas du tout. Et puis ici, l'Est, défiant toute logique, est aussi au sud et au nord, ligne verte oblige! Un repas entre copains permet au passage de vérifier que, non, personne n'a été récupérer les masques à gaz, et donc que oui, en cas de conflit chimique, "c'est la fin!" - et d'en rire sincèrement. D'ailleurs, on ne sait pas où est l'abri le plus proche - et on met bien sur un point d'honneur à ne pas vérifier. 

Jérusalem n'est pas Sarajevo, loin s'en faut. Serait-ce donc Paris, New York, ou même Berlin? Certainement pas. Et pourtant, à peine les contes de sa mythologie urbaine se sont-ils teintés de l'anormalité de sa normalité. La vie ici, comme partout, est faite de hasards comiques et tragiques, et de beaucoup de moments d'entre-deux. 

Et pourtant. Il y a une semaine, trois terroristes bardés d'explosifs ont tué ce même garçon religieux, un peu timide avec des lunettes de travers, entraperçu en zone militaire à la frontière égyptienne un mois plus tôt. "C'est peut-être la différence", dit quelqu'un entre deux bouchées d'un gâteau à tous les fruits perdus de la maison, "ici, demain n'est pas forcément un autre jour." Et Yam, engloutissant la fin du dessert d'une très (très) grande bouchée, dans son demi-sourire presque pitre: "Faut profiter!"

1. Soukkot est une des trois fêtes majeurs du Judaïsme, durant laquelle s'effectuait à l'époque du temple un pèlerinage vers Jérusalem. Soukkot célèbre l'assistance divine reçu par les tribus d'Israël dans le désert à la sortie d'Egypte, et pendant huit jours, les juifs religieux prennent tous leurs repas dans une cabane - la soukka.

31 mars 2012

"Voir Jérusalem..."

 
Ce sont ces moments - alors que l'oeil s'habitue doucement à l'obscurité pour entrevoir les contours abscons d'une base perchée dans les reliefs, alors que l'humidité se lève à peine et que le froid perce la toile verte des uniformes, quand un soleil encore blafard annonce que l'aube succède à la nuit. A bord un bus bringuebalant qui soupire entre les virages serrés et fonce dans le matin balbutiant, qui nous entraîne toujours plus au nord, dans un demi-sommeil secoué par une route caillouteuse. Au contact froid d'un stylo dans la poche des gilets-terrain ou d'une caméra, ou d'un casque. Je rêve de voyages improbables. 

"Je voudrais voir Beyrouth..."

Et dans les yeux de certains pétille à cet aveu l'envie similaire, de découvrir le Caire sans sur chaque pas se retourner, d'enfin voir cette Téhéran au jasmin entêtant, de pénétrer dans Sana'a rougeoyante au levant. "Tu peux, non? Avec ton passeport français!" - mon sésame ne suffira pas. Non, je veux voir cette ville sans me cacher, vivre des discussions enflammées de géopolitique et de situations figées, gouter des pâtisseries au miel à l'Ouest de Beyrouth, rencontrer les Libanaises aux décolletés provocants à l'Est, et parler avec celles voilées jusqu'aux ongles au Sud. 

"Metulla! Dernier arrêt!"


C'est la Journée de la terre, nous sommes vendredi. Tsahal est en alerte, pas question de risquer de laisser le scénario des infiltrations du Jour de la Nakba en mai dernier se reproduire. Devant nous, quelques derniers mètres d'une zone militaire fermée le long de la Ligne Bleue et de l'autre coté de la frontière, le Liban. Un hélicoptère blanc de la FINUL survole la zone, ses vrombissements se mêlent à l'appel à la prière d'un muezzin... Tout est calme. 

Pour tromper l'attente, on grignote des fruits secs, avant de contempler les survols d'oiseaux migrateurs vers l'Europe. Ils sont en retard pour le printemps. On parle de films, de livres. "Tu as vu Valse avec Bashir?" Je me rappelle la séance d'un MK2 parisien, sa musique singulière, l'atmosphère feutrée puis apocalyptique, la culpabilité brûlante. On parle de guerre, de peurs profondes et d'absurdité. Devant nous, le Liban affiche son calme déroutant. Les émeutiers sont retenus à Beaufort par l'armée régulière libanaise. "Et Séparation, vous avez vu?" L'oscar iranien est un phénomène en Israël, il est toujours projeté dans une salle branchée de Jérusalem, en version originale.

Un pacifiste s'est photographié il y a quelques semaines avec sa fille sur un toit de Tel Aviv. Son affiche et un message simpliste mais fédérateur ("We love you Iranians. We will never bomb your country") ont enflammé la blogosphère israélienne. L'an prochain, nous ne serons plus soldats. On fantasme soudain de revenir à la frontière, avec des panneaux à l'attention des masses arabes. "Tout simple, 'peace', et on amène des centaines d'étudiants de Tel Aviv. Et à la place des soldats, ils voient des Israéliens qui veulent la paix!" On y croit pas du tout. Mais quand même, tout est possible en Orient répètent nos commentateurs les plus pessimistes. Alors pourquoi pas en bien aussi?

A la frontière syrienne, les hauteurs du mont Hermon enneigé se perdent dans une brume peu saisonnière, et tout est calme aussi. Certains commentent déjà la situation comme preuve de l'essoufflement du régime syrien. Reste qu'à Dera'a, à quelques kilomètres à peine, le pouvoir tue. Postés de notre coté face à la barrière renforcée depuis les incidents de l'an dernier, les observateurs de la Croix Rouge n'ont pas ici grande utilité.

 A gauche, Israël et le village druze de Maj'd El Shams. A droite, la zone tampon controllée par la FNUOD - une force d'observations de l'ONU - et derrière, la Syrie. 


Des forces de la police militaires sont déployées face aux positions de l'ONU, d'où les émeutiers s'étaient jetés sur la frontière l'an dernier. Dans les territoires, la manifestation à Qalandia puis à Bethléem s'est transformée en émeute. A Gaza, la foule haranguée par les prêcheurs du Jihad Islamique et contenue par le Hamas s'est ruée sur le point de passage d'Erez. Ici, de façon presque irréelle, tout est silencieux. Les Palestiniens de Syrie ne sont pas venus à l'assaut de Jérusalem.

La conversation se noue avec les soldats, engoncés dans leurs tenues protectrices. "Ils sont manipulés c'est certain, mais quelque part il faut arriver à les comprendre. Ils pensent vraiment qu'ils prendront Jérusalem." Menace collective face à la tragédie individuelle. Voir Jérusalem et mourir? Plus tard, le même dilemne fera face de nouveau en évoquant sur la route du retour les colons évacués de Gaza. En attendant, rien ne trouble les jeux des gamins druzes, montés à l'assaut de l'immeuble en construction où les soldats ont pris position...


16 mars 2012

"Tseva Adom - Alerte rouge"

 
Une sirène s'élève de Jérusalem, se faufile entre les murs de pierre, perdue parmi les bruits du vent et le frissonnement des feuilles. Rien à voir avec celles qui ont rythmé cette semaine, celle-ci annonce le début du weel-end... Shabbat, enfin. Dans la maison, les bouillonnements d'une confiture de kumquat et clémentines du jardin troublent à peine la pureté d'une cantate de Bach. Les odeurs assidulées se mèlent aux relents suaves d'un gateau au chocolat cuit, faute de four, à petit feu dans une casserole en fonte. 

Rien ne laisse plus paraître le branle-bas-de-combat de cette semaine mouvementée... L'ordre de mobilisation des garçons collé à la boîte aux lettres dimanche matin, les nuits sans sommeil de Yana coincée avec sa famille sous les roquettes à Ashdod, et mes passages en coup de vent dans une maison désertée avant un bus en partance pour le sud. Vendredi dernier, c'était Pourim à Jérusalem, les restes des costumes trainent encore dans le salon. Samedi, c'était presque la guerre. Presque, pour cette fois. 

Entre les dunes de sable du Négev et les monts caillouteux, le désert israélien est en fleur et partout les ruisseaux exhalent l'eau des pluies de cet hiver exceptionnellement frais. Les rayons d'un soleil blafard jouent entre les reliefs et les giboulées. En début de semaine, je rumine la soudaineté de la tourmente régionale qui semble nous emporter, dans un bus blindé. La situation s'est brutalement détériorée samedi après un l'élimination de la tête d'une des factions armées de Gaza, les roquettes pleuvent sur le sud du pays. La nature me saisit de sa beauté sauvage et de sa réalité brute. 

Aux abords d'une des batteries du système Dôme de Fer déployé pour protéger les villes des tirs, une soldate me propose lundi des "Oreilles d'Aman" dans une boîte en plastique embarquée de la cuisine de ses parents alors que l'armée rappelait ses forces actives au milieu du week-end. Les petits biscuits triangulaires sont traditionnels de la fête de Pourim, censés représenter les membres du méchant vizir perse qui rêvait d'annihiler les Juifs du royaume. "Toute ressemblance avec des éléments du réel serait totalement fortuite" glisse-t-elle, alors qu'à l'activation des sirènes nous nous réfugions dans un carré de béton armé posé sur la colline. 

On n'en voit plus la fin. Depuis mercredi, le cessez-le-feu en vigueur n'empêche pas les tirs de continuer à petit feu. Cet après-midi, goûter de la coloc réunie à Jérusalem, sur la table humide du jardin entre les passages pluvieux. On rit de bon coeur des mésaventures de Yana surprise par une alerte et dégoulinante de shampoing dans sa fuite vers l'abri... Ce blog vous promettait le quotidien presque normal de ce pays fou. Si bizarre que cela puisse paraître, je ne voudrais être nulle part ailleurs.

27 août 2011

"Kol HaKavod l'Tsahal"


Depuis une semaine, les hiérosolymitains circulent en tramway. Seule bonne nouvelle d'une semaine sinon plutôt sombre, ses wagons effilés fendent presque furtivement l'embouteillage permanent du centre, traversent la ville d'est en ouest, toujours bondés, presque pris d'assaut par la population religieuse aux abords du shouk Makhane Yehuda, déjà partie prenante du paysage urbain. 


Profitant de la gratuité temporelle, les familles orthodoxes se pressent contre les vitres, et entraînent leurs nombreux enfants à la découverte de Jérusalem. Les vélos s'entassent, on se pousse, se presse, et dans chaque quartier les populations changent - Arabes ou Juifs, laïques, religieux, kippa de velours ou kippa tricotée, orthodoxes, chapeaux de fourrure ou chapeau noirs, soldats ou civils. La radio ressasse les annonces d'une alerte et de risques très sérieux d'attentats sur Jérusalem.

On réfléchit soudain avant de s'attabler en terrasse. Impossible de dépasser un autobus sans l'imaginer à risque d'exploser. Les conversations vont bon train, on rabroue la tension pernicieuse qui partout s'insinue d'une pointe de cynisme, évoque notre qua lité de cible parfaite compressés parmi les passagers du tramway, assure qu'on en a vu des pires, et qu'après tout si le printemps arabe empiète sur l'été, reste à espérer que l'automne palestinien n'annonce pas également l'hiver de nos maigres relations avec les pays voisins. 

Montés en début de semaine, après deux stations pourtant, un coup d'oeil suffit à convaincre Omri de descendre, haletants, dans la chaleur étouffante. "Mais c'est plein à craquer!" - un garde de sécurité s'exclame. "Mauvais choix de mots...", grince son acolyte entre ses dents. Quand enfin la radio annonce une nette baisse du risque pour nous, les chutes de missiles sur le Sud continuent. A Sderot, les habitants ont 15 secondes pour rejoindre les abris dès l'activation de la sirène, ceux de Beer-Sheva disposent de presque une minute

Au supermarché du coin au petit matin, nous ravitaillons nos soldats d'un petit-déjeuner mérité. Une petite vieille bouscule les clients dans la queue, nous rejoint à la caisse. "Non, c'est pour moi, allez! Kol haKavod l'Tsahal¹!" - notre insistance n'y changera rien, les autres clients ont pris son parti, ils se pressent tous pour eux aussi contribuer.
Je finis par regagner Tel Aviv quelques heures ce vendredi. Une ville insouciante, enfin. Les surfeurs sans chemises défilent le long de la plage, et sur l'avenue Rothschild on proteste encore pour plus de justice sociale. L'appartement sent le café noir et le citron. Les voix de mes colocataires s'échappent du bout du couloir, la chaleur humide soulagée par la très légère brise qui s'infiltre par la porte béante du balcon de service.

"Il faut tout exterminer, c'est le seul moyen d'avoir la paix."

"La balance démographique pèse dans leur sens, mec, et rien ne dit que nous parvenions à complètement les annihiler. Peut-être qu'en détruisant méthodiquement chaque colonie..."

Je fronce les sourcils, la tendance politique chez nous est plutôt inverse. Repas sur le pouce entre copains dans une cuisine du nord de Tel Aviv, je les découvre attablés devant une bombe d'insecticide. C'est vrai qu'elles sont partout, les fourmis. 

Ils explosent de rire en découvrant mon air ébahi. Je lâche mon sac à dos, enlève le haut de l'uniforme. "On ne t'a pas vu toute la semaine! Tu restes ou tu repars?" Thé vert glacé et melon, les conversations s'agitent, s'égarent. Shah'ak me dépose à la station centrale, avant de redescendre vers le Sud aider ses parents, surpris par la détérioration brusque de la situation. 

Quelques heures plus tard, dans la nuit fraîche de Jérusalem, la chant grave d'un homme entonne une douce mélopée, reprise par les voix enfantines d'une table de shabbat familiale dans la maison voisine. Dans le jardin, les fruits de la passion sont mûrs, même si à peine jaunis sur leurs longues tiges bouclées, et se détachent au simple contact de la main. La vigne prospère s'élance entre les branches d'un grenadier, ses raisins doucement brunis par le soleil d'été. Tout respire le calme, le silence ne se trouble qu'au passage de marcheurs nocturnes. Le stress accumulé d'une semaine difficile s'envole...
 
1. "Kol haKavod l'Tsahal": littéralement - "Tout le mérite est pour Tsahal" - une façon populaire de remercier les soldats, et un cri de ralliement et de support à l'armée lorsqu'attaquée, repris par la population en temps de crise. 

5 août 2011

"Fée des protestations"


 Une "fée de la protestation" sur l'avenue Rothschild à Tel Aviv

Marche des poussettes, manifestations monstres, grèves des médecins, révolte des profs, camps de tentes érigés en pleine ville, Israël redécouvre les joies de la contestation. Guitares et darboukas sur l'avenue Rothschild - à l'ombre des allées huppées de Tel Aviv, les campeurs, étudiants et jeunes pros, s'installent et s'organisent, entre slogans malicieux et assemblées générales, grisés par une mobilisation inattendue, presque inespérée. 

Les soldats en Israël sont tenus à la réserve, interdits de manifestation - même en civil - alors difficile de vraiment vous en parler. Une fois n'est pas coutume, je vais simplement vous montrer!

Avenue Rothschild, sur la banderole: "on se bat pour la maison".
Un détournement du slogan populaire des soldats au front: "on se bat pour nos foyers"
  
"Duplex sur Rothschild... Quitte à rêver d'un appartement, tant qu'à faire jusqu'au bout"
Samedi dernier, dans la torpeur d'un après-midi d'été, les plus téméraires préparaient déjà la manifestation de la soirée, 
tandis que d'autres profitaient d'une sieste sous une canopée de draps et tissus colorés.
  
Dans la bonne humeur, les frigidaires communautaires ont été reliés au courant des lampadaires. 
Les piscines gonflables se remplissent de l'eau des fontaines. 
 
 
Après-midi de shabbat, les religieux mystiques soutiennent le combat social de leur ferventes prières...
  


Les organisateurs épluchent les éditions spéciales des journaux du week-end, samedi dernier. 
Plus loin, on prépare pancartes et banderoles pour la manifestation de la soirée. Ils étaient 150,000 dans toutes les grandes villes d'Israël...

Retour à l'appartement, samedi, c'est l'effervescence. Mon collocataire s'affaire, cherche un réchaud pour le thé, promet qu'il ramènera la lotion anti-moustique. Parfum de révolution bohème, un copain vérifie le matelas gonflable sur la terrasse. Installés sur l'avenue Ben-Gourion, à deux pas de la maison, pour la nuit, puis pour la semaine, ravitaillés par le glacier du coin. Si les deux autres habitants de l'appartement les ont rejoint depuis, il ne sera pas dit ici!

Plus de photos, ici!

1 nov. 2010

"Place des Rois d'Israël"

 
Il faudrait dire qu'il n'y a pas de camp à la paix. Mais personne ne semble avoir le courage. Ou l'envie. Samedi, derrière chacun des hommes politiques, intellectuels et journalistes qui l'un après l'autre s'adressaient à la foule, le portrait immense de Rabin frémissait et ses rides de plastique ondulaient sous la brise légère de Tel Aviv.

Shimon Peres parle à une foule très jeune, assemblée sous les panneaux des organisations de gauche et des mouvements de jeunesses socialistes.

Comme chaque année, les gens se rendaient samedi au même endroit, serrés devant une scène où les discours se succèdent et continuent, encore et encore, se gargarisent de formules politiques, attaquent les gouvernements, fustigent l'indifférence, transforment et s'approprient chacun à leur tour l'héritage d'un homme devenu symbole. Avant c'était la Place des Rois d'Israël. Désormais on l'appelle Place Rabin. 

C'était il y a quinze ans, et depuis tout a changé. Seules les chansons sont restées les mêmes. La réalité est tout autre, d'ailleurs ceux qui remplissaient la place ce soir terrible, ont oublié d'y venir cette année. Il manque une génération. L'assemblée est dominée par les chemises bleues des gamins des mouvements de jeunesse socialistes. Alors déjà, nous étions petits - et eux, probablement pas nés. Quelques vieux, cheveux grisonnants, intellectuels, évidemment laïques, se mêlent aux nombreux étudiants. Pas une kippa. Pas une famille. L'héritage de Rabin est bien lourd à porter. L'homme était multiple, complexe: héros militaire, figure politique légendaire, adulé et honni, architecte du processus. Un premier ministre qui avait une vision, qui parlait peu et pensait beaucoup. Sa fin tragique a fait de lui un martyr, trop souvent accaparé par des partis de gauche moribonds. 

On aurait rêvé d'une cérémonie sans politique, où chacun puisse se chercher et se reconnaître. Il aurait fallu dire, qu'il n'y a pas de camp à la démocratie. Personne n'en a eu le courage. Sur les dalles sombres de l'ancienne Place des Rois d'Israël, la plaie est toujours béante. L'autre Israël n'est pas venu, nous ne sommes qu'une toute petite moitié. Et pourtant cette nuit de novembre 1995, c'était aussi leur premier ministre qui a été assassiné - de deux balles dans le dos.

L'an dernier aussi, je vous parlais de l'assassinat d'Yitzhak Rabin. La date était différente car les commémorations suivent le calendrier hébraïque.
 

14 oct. 2010

"Une et indivisible"

 
Si le nom de Jérusalem en Hébreu utilise la sonorité propre à la forme grammaticale du duel, c'est peut-être parce qu'elle est toujours insaisissable, comme si même une fois arpentée, apprivoisée, restait toujours une moitié mystérieuse, surprenante d'inconnu. "Yeroushalayim" - un nom double, comme celui qui désigne les yeux. Un mois à Paris aurait presque su faire oublier: notre conflit est partout, tellement intégré, qu'il n'est plus évident nulle part. 
 
Alors que les discussions de comptoir vont bon train sur l'intransigeance de notre gouvernement face aux demandes américaines de gel des implantations à Jérusalem et le refus des Palestiniens à reconnaître la judéité du pays, de nouveaux autocollants couvrent les voitures tandis que les vieux sont recyclés. On colle à nouveau des slogans politiques sur les arrêts de bus, des programmes entiers contenus dans une phrase courte, assez évocatrice pour signifier toute une politique.
 
Vus sur les voitures et panneaux de Jérusalem cette semaine: à gauche, distribués par Shalom Arshav, "les (vrais) sionistes ne colonisent pas"; à droite, "Hebron, depuis toujours et pour toujours".
 
Mais de quelle dualité parle-t-on? Et de quelle unité? La tradition juive imagine la ville comme une cité double, construite d'une partie terrestre et d'une autre céleste, loin des convoitises et conflits humains. Le slogan même des soutiens de son indivisibilité - "Yéroushalayim A'hat!" - porte en lui une contradiction linguistique. Tout en proclamant l'unité de la ville, il admet sa dualité, ne serait-ce qu'étymologiquement. Entre ville moderne et vieille ville, partie arabe et moitié occidentale, chacun participant à une situation inextricable, les contrastes semblent à eux seuls définir l'espace urbain. D'aucuns disent que Jérusalem rend fou. Elle en bouscule plus d'un de son charme fascinant, de sa lumière particulière, de ses opposés souvent complémentaires.
  
Perchés sur le toit de l'Hospice autrichien, au coeur de la vieille ville, j'explique à des amis de passage l'étrange phénomène des réservoirs d'eau. Les firmes israéliennes les recouvrent d'un revêtement blanc, tandis que les marques arabes laissent apparent le métal de couleur noire. Ainsi, profitant de la vue donnant sur les quatre parties de la vieille ville, il est possible de mesurer combien les populations sont mélangées, parfois malgré elles, dans l'enchevêtrement de constructions d'une vieille ville presque entièrement absorbée dans la contemplation de sa propre sainteté.

Les environs de la Via Dolorosa, depuis l'Hospice autrichien à quelques pas du couvent de l'Ecce Homo...

Et pourtant, rien ne serait moins aisé que de conclure que la division de la ville est naturelle. Le nom même de la ville est sujet à controverse, rajoutant un degré au paradoxe. Ainsi, faut-il lire plutôt "Yeroushalayim", qui littéralement pourrait se décomposer pour signifier double héritage, ou héritage de paix? Ou bien "Yeroushalem", tel que le fait l'Hébreu biblique, dont le sens alors diffère significativement? Entre le mot paix ("shalom") et le mot complet ("shalem") il n'y a en Hébreu qu'une voyelle de différence. Pour Jérusalem, il s'agira à moyen terme d'un choix aussi crucial que chargé de sens. 

5 août 2010

"Tu crois qu'il y aura la guerre?"

 
"Tu crois qu'il y aura une guerre?" - nos volontaires étaient inquiets, on l'aurait été à moins. La frontière nord s'est embrasée mardi, lorsque des soldats libanais, brisant le fragile cessez-le-feu, ont tiré sur une force de l'armée qui opérait du coté israélien de la Ligne bleue¹ et tué un officier. Assez pour encore alimenter les prédictions pessimistes des experts auto-proclamés et laisser les discussions ces derniers jours tourner invariablement à la dissertation géopolitique. On s'interroge entre copains, non plus pour savoir si une guerre aura lieu, mais quand. L'ambiance à Jérusalem ressemble un peu à son climat. Chaud et lourd. 

1. Ligne bleue - une ligne tracée en 2000 par l'ONU après le retrait israélien du sud Liban. Elle sert de démarcation entre les deux pays, le long de laquelle patrouille la FINUL.
  

12 juin 2010

"A la recherche de la nouvelle star"


Je bosse au café vendredi et découvre avec soulagement les images de la gay pride lorsque la présentatrice annonce un flash-info spécial au milieu de l'après-midi. Sur les écrans de l'hôpital, des ballons, des bulles de savons, une fête de plage, et le drapeau israélien mêlé aux fanions arc-en-ciels... Dans les rues éclatantes de Tel Aviv ont défilé 100,000 personnes - 1.5% de la population du pays! - dans une ambiance aussi exubérante que déjantée. Religieux, laïques, juifs et arabes, homos et hétéros, une tranche de ville répondait à l'appel des associations et marchait aussi en mémoire de trois jeunes assassinés l'an dernier lors d'une attaque à l'arme automatique contre un centre d'ados rue Shenkin¹.

Dehors, Jérusalem s'enfonce déjà dans une caractéristique torpeur langoureuse. Les quelques chats aventureux du campus s'extraient de leurs coins ombragés, s'étirent sous un ciel bleu profond avant de se lancer en quête d'une proie. Les passants se pressent, sortent des derniers magasins qui ferment, hèlent un taxi aux prix rehaussés par l'absence de transports urbains. Je plaide ma cause à l'un d'entre eux, un vieux conducteur arabe, qui finit par accepter de me déposer chez moi en ne m'arnaquant que d'une somme symbolique. Seulement parce que "Zinédine Zidane, c'est un Français quand même..." - d'ailleurs il a une photo de lui dans la voiture, retenue par un trombone déformé contre une croix en bois d'olivier.

Le Mondial a commencé, dans l'indifférence générale. En 2008, les bars de Jérusalem explosaient de joie à chaque but de la Turquie contre l'Allemagne mais nous manquons un peu de nations amies à soutenir semble-t-il. Et puis, de toute façon, le foot est en compétition avec la nouvelle saison de "Koh'av Nolad", la version locale de la star academy.

Contre toute attente, c'est de là que vient la surprise de la soirée. Parmi les concurrents insipides, il y a une jeune fille un peu timide qui parle avec un fort accent arabe, qui vient d'un tout petit village dans le nord, et qui chante en hébreu. Quand elle choisit d'interpréter "Hatishma koli" (Entends ma voix), une chanson associée par tous ici au désastre de la navette Columbia et à la disparition d'Ilan Ramon, et d'y ajouter ses propres sonorités orientales, elle s'approprie soudain un morceau d'israélianitude concentré. Elle est très émue, le public et les juges aussi. Une jeune arabe pourrait bien être la "nouvelle star" d'Israël à la fin de cette saison. Une vrai bouffée d'air. Ces derniers temps, Moyen Orient commençait à trop rimer avec Moyen Age...

1. Shenkin - c'est LA rue de Tel Aviv. Ou plutôt la rue des années 90/2000 dans "la bulle", le surnom, affectueux (ou grinçant selon les sujets) donné par les Israéliens au coeur de Tel Aviv. Devenue le symbole de la gauche bohème, elle est au centre du film "The Bubble" d'Eytan Fox, à voir si ce n'est pas déjà fait!


3 juin 2010

"Nous n'avons pas d'autre choix"


La semaine dernière, vendredi matin. Entre les tentes et les provisions, nos sacs entassés dans le coffre de la jeep s'entrechoquent à chaque tournant. Discussions entre copains sur la route de Galilée, nous remontons la route 90 à travers les territoires palestiniens. Trois heures pour refaire le monde sans parvenir à nous défaire de cette impression d'avancer tel un état funambule, seul à l'heure de tous les dangers.

Au croisement après le checkpoint, un vendeur de pastèques gesticule sur le bord de la route. Cinq pour 20 shekel (4.5€), on en stocke toute une cargaison. L'air conditionné les maintient fraiches pendant que nous descendons vers l'entrée des sources du mont Tabor. Nous poursuivons encore vers le nord, traversons les collines à travers champs à la recherche d'un bosquet d'eucalyptus indiqué sur la carte, et dépassons les villages arabes au loin, dont les gamins mordus de foot trépignent déjà d'impatience en attendant la diffusion du Mondial. Les toits sont couverts de drapeaux, à chaque maison un pays. Les mollets lacérés par les épines des chardons, nous nous frayons ensuite un chemin vers les restes du ruisseau déjà tari, parmi les cactus et autres piquantes créatures végétales sur les collines asséchées.

Toutes les photos sont d'Ido, mon appareil ayant rendu l'âme quelque part sur la route vers Nahal Amud. 
Pour les voir en grand, il faut cliquer!

Dans un champ de paille coupée, nous organisons un campement, allumons un feu, protégé par une muraille de pierre plates pour contenir ses étincelles. La voix lactée éclaire la nuit noire alors que nos légumes finissent leur cuisson sous les braises, bercés par les grincements des arbres qui s'effleurent et se frottent de leurs branches feuillues. La forêt palabre. Au petit matin, Ido grille nos tomates cuites par le soleil dans une chakchouka au goût fumé pendant que j'avale sous un cèdre un bouquin de Murakami. "Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil" - on ne saurait trouver plus adapté à notre situation...

La radio parle d'une flottille internationale en route pour Gaza, nous y prêtons à peine attention tandis que nous longeons le lac de Tibériade pour accéder au Golan et ses cascades d'eau pure. Entrés sur la réserve de Yehudiya, nous rencontrons un caméléon peu farouche, et une végétation luxuriante, aux antipodes de la désolation désertique de la veille. Lors du retour vers Jérusalem, la conversation reprend sur les mêmes sujets.

- "Le moment venu, nous ne pourrons compter que sur nous même."
- "Nous n'avons pas d'autre choix, nous devrons être plus forts."
- "Et surement essayer d'être plus justes, aussi..."

Une semaine a passé. Si la perspective d'une guerre s'éloigne avec les jours qui passent, la crise ne fait que commencer. Les décisions du gouvernement et de l'armée sont loin d'être toutes justifiables, certaines furent même inconsidérées. Il eut fallu que les choses se déroulent différemment, mais prétendre que le bateau turc transportait des humanitaires pacifistes est une vaste tartufferie. Le Hamas peut se gausser, son plan aura bien fonctionné. Voici la seule démocratie de notre région de nouveau accusée, jetée à la vindicte populaire. Le pire des scénarios, comme souvent, est réalisé.


26 mai 2010

"Dirigez-vous vers l'abri le plus proche"


"Mercredi 26 avril à 11 heures aura lieu l'exercice national de protection civile. Au son d'alerte, veuillez rejoindre rapidement l'abri le plus proche."

Vite, vite, finir au plus vite le laboratoire de microbiologie ce matin! Pas question de se retrouver piégés au sous-sol dans le refuge anti-aérien qui abrite les incubateurs bactériens de toute la faculté! Même rengaine, comme chaque été, comme chaque année...


Rien ne rabroue mieux cette tension pernicieuse qu'une petite pointe de cynisme local. On vous assurera du pire pour continuer d'espérer le meilleur. La saison des guerres est déclarée ouverte entre petites phrases, frictions discrètes, provocations mesurées, pléthore d'exercices civils et militaires, assurances sincères, et affolements médiatiques. Jérusalem connait les sirènes, il y en a d'ailleurs une, monocorde, chaque vendredi qui sonne une minute pour l'entrée de shabbat. Elle résonne dans le creux des collines, vibre entre les épines des cèdres, se fond dans le soir qui descend lentement sur la ville. Celle-ci est différente. Le son revient lancinant, effraye les oiseaux de son insistance alarmante. Mais où est-il cet abri?

La notice de l'université contenait pourtant une carte des lieux protégés du campus, qu'aucun d'entre nous n'aura bien évidemment ouvert, nous suivons le mouvement. "C'est nul, quand on était mômes au moins on manquait les cours" - pas de chance pour nous, la pause déjeuner saute. Ou pas, finalement, car dans l'un des abris atomiques se trouve... un stock de pâtisseries! Bien caché, jusqu'ici insoupçonné par les navigateurs souterrains chevronnés que pensions être, voilà de quoi éclairer d'un jour nouveau la perspective fort ennuyeuse d'un exposé sur la structure secondaire des macromolécules.

26 mars 2010

"Tout doit disparaître"


Jérusalem est fébrile. Les odeurs de cuisine émanent déjà des maisons en pierres, tandis que les magasins sont pris d'assaut à la veille de la fête de Pessah'. Dans Makhane Yehuda, les ménagères se pressent et se frayent à coups de cabas un passage pour fendre la foule compacte, haranguée par les vendeurs de halvah pressés d'écouler leurs stocks avant la tombée de la nuit. Les boulangeries bradent le pain, les biscuits sont vendus au rabais, et la population se presse pour vite faire au plus vite disparaître de leur logis toute trace de "ch'ametz" - de pain levé - dont la consommation est interdite pendant 8 jours à partir de dimanche soir.

On souffle le froid et le chaud en ces temps pascals. Les dernières échauffourées urbaines sentent le réchauffé, au risque de contredire les correspondants étrangers et leurs pythiques prédictions d'apocalypse intifadesque. Le thermomètre est accompagné dans sa chute par le gel des négociations et le tiédissement des relations transatlantiques qui laisse notre gouvernement très refroidi. Il paraît, en attendant, que le temps est toujours aussi maussade à Dubaï...

13 mars 2010

"Nous sommes un pays moderne"


Il a fait chaud à Jérusalem cette semaine. Les vents venus du désert ont soufflé en soirée, charriant sur leur sillage les plumes des oiseaux migrateurs de retour de leurs lointains voyages, caressant les grappes de pétales mauves qui parent les glycines depuis quelques jours. En sarwell cotonnés, les israéliens bronzent en terrasse ou sur l'herbe encore verte du campus, et les odeurs de monoï se mêlent à celle, humide, de l'air conditionné remis en marche dans les salles de l'université.

Mais ça chauffe aussi dans la vieille ville... Les émeutes durcissent et redeviennent, après plusieurs années de calme, une image iconique de la fin de semaine. Après les prières du vendredi à Al Aqsa, les pierres lancées de l'esplanade des mosquées pleuvent sur les Juifs priant face au Mur des Lamentations. Pour la première fois en 5 ans, un bouclage complet de la Cisjordanie est en place ce weekend, uniquement motivé par la tension palpable à l'approche des fêtes de Pessah'.

Mais l'évènement, le seul, le vrai, celui qu'il était impossible de manquer, qui a éclipsé la visite de Joe Biden, la crise diplomatique qui s'en est ensuivie, celui qui fait de nous un pays moderne, qui a passionné les talkbackers et pour lequel le suspens est monté progressivement avec les jours de la semaine, celui pour lequel des centaines d'adolescents israéliens ont fait la queue patiemment, probablement pour la première de leur vie, sésames en main pour l'entrée en "terre promise", c'est bien sur l'ouverture du premier magasin H&M du pays!

Encore une semaine presque ordinaire dans cette ville aussi historique qu'hystérique...

29 nov. 2009

"Jerusalem ne sera pas Teheran!"


"Perle tu viens? Mais tu es (cshhhhhhhh) où?!? Ah... (cshhhhhhh) on est dans la manif (long cshhh) les haredim (cshhhh) viens (cshhhh)"

Après plus de trois mois de violents débordements shabbatiques dus aux haredim à Jérusalem, les gens normaux sortent enfin de leur hébètement. Aux appels du mouvement "Hitorerout" (reveil), de l'organisation des étudiants de l'université hébraïque, des associations culturelles, et d'une partie de la nouvelle majorité municipale, les hiérosolomitains, laïques comme religieux, battaient hier le pavé.



La municipalité a été portée au pouvoir par une coalition qui pour la première fois peut se passer du soutien des partis ultra-orthodoxes, dit "haredim", et s'emploie depuis à corriger l'image de la ville. Au prix d'une hebdomadaire bataille de rue avec une foule d'hommes en noirs caillassant la police des frontières. La tension dans la ville est montée d'un cran avec l'ouverture d'un nouveau front au siège de la firme Intel accusée - ô scandale - d'employer des Juifs durant le shabbat pour fabriquer les microprocesseurs de votre macbook. Une percée se ruant dans le siège voilà deux semaine s'était soudain transformée en un groupe de saccageurs sans foi ni loi, allant jusqu'à s'en prendre justement à la petite synagogue d'Intel amenant le nouveau maire à dénoncer le lendemain... un "pogrom"!

Sur les panneaux: "le mur est à tout le monde", "Libérez Jérusalem", "Sauvons notre maison" des habitants de Kiriat Yovel (oui, chez moi) dont la population autrefois absolument laïque se transforme peu à peu pour acceuillir de nombreuses familles de haredim poussées hors de Mea Shearim par la pression démographique. Les têtes porteuses de kippas abondaient dans le cortège. (Photos de Samuel qui redécouvre les joies des manifestations depuis qu'il n'est plus soldat)

Alors, ce défilé nocturne est un petit miracle! Plus qu'un rapprochement fugace, c'est une véritable alliance de groupes hétéroclites. Plus question de laisser la jeune et dynamique population s'enfuir loin des remparts! Hors de question de voir cette capitale se transformer en une petite Teheran...

26 nov. 2009

"C'est presque un roman familial du hummus"


Si vous aussi vous avez dans vos groupes facebook des ovnis saugrenus et "totally pointless" qui appellent à la réconciliation des oeufs brouillés et rejoignent une litanie de spirituelle prose digitale, vous êtes peut-être aussi un adepte de l'inénarable "i love hummus but i hate hamas". Et si ce n'est pas le cas vous avez raté le dernier épisode de la guerre ouverte que se livrent le Liban et Israel sur les droits de propriété intellectuelle de la recette du hummus.

Mobilisez vous gentils petits internautes, il s'agit d'un sujet existentiel, puisque la guerre par épisode avec nos voisins du nord possède un pan culinaire insoupçonné!

Offense suprême, le record du plus grand plat de hummus, tenu jusqu'au mois d'octobre par un vendeur du souk Makhane Yehuda à Jerusalem a été supplanté lors d'un évènement gigantesque à Beirut où des milliers de personnes étaient réunies pour y déguster un plat encore plus grand - pas de blague! Une recherche de base sur google dégage 261,000 ressources qui débatent très sérieusement de l'opportunité de la saisie de l'ONU (rien que ça!) par le Liban visant a empêcher la vente du hummus israélien sur les marchés internationaux...

Le tournant de cette histoire étant qu'un groupuscule palestinien en prend de la graine et cette semaine revendique a son tour ses droits sur la purée de poix chiche aussi bien sur le Liban que sur Israel. Pas difficile alors d'imaginer les guerres du humus en métaphore moderne du biblique plat de lentilles.

Je vous blogue ce post depuis la terrasse (chauffée) d'un Aroma aux portes du campus Har HaTzofim où Idan élucubre avec moi sur les origines du haloumi de notre salade - matière à la texture ô combien mystérieuse et dont le roman familial par contre semble moins polémique. J'espèrais vous y annoncer la prochaine libération de Gilad Shalit mais l'espoir n'y est plus. L'occasion de vérifier l'absence de consensus populaire sur l'échange de prisonnier annoncé puis démenti, au vu du débat animé qui s'amorce entre les tables du café.

29 oct. 2009

"Shalom Chaver"


Israel commémore aujourd'hui 14 ans (en dates hébraïques - c'était le 4 novembre 1995) depuis l'assassinat d'Yitzhak Rabin alors qu'il venait de s'adresser à la foule lors d'une manifestation publique en soutient aux accords de paix d'Oslo. Malgré la mort du processus de négociations, le dégout du public après les années meutrières de l'intifada et le rejet par toute une partie de la population de l'idée même d'Oslo, la commémoration reste un moment de receuillement très observé et rappellé en Israel... jusque dans les salles de chimie de l'université.

Si chacun a son idée sur l'héritage laissé par Rabin, ce meutre fut celui d'un premier ministre élu, dans la seule démocratie libre de notre région, et le traumatisme national est palpable. Alors, même si Ehud Barak utilise les cérémonies comme évenement electoral, la date d'aujourd'hui ne passe inaperçue pour personne. Galei Tsahal repasse des chansons devenues populaires depuis 1995 dans lesquelles revient souvent la salutation de Bill Clinton reprise par le roi Hussein devant la tombe de Rabin: "shalom chaver - adieu, ami".

Lors du rassemblement sur la Place des Rois d'Israel, rebatisée depuis Place Rabin: "Vous, présents aujourd'hui, ainsi que tous ceux qui ne sont pas arrivés, prouvez qu'Israel est prête et veut la paix". Rabin entonne "Shir l'Shalom", littéralement, "un chant pour la paix" dont les paroles entachées de son sang seront retrouvées dans la poche de son veston, transpercées par la balle.

15 sept. 2009

"Et je vous porterais sur les ailes d'un aigle..."


C'est une tragédie israélienne en deux actes. Une histoire de talent, d'avancée, de fierté nationale, d'espoirs fous, et de succès. Une histoire brutale aussi, avec une fin abrupte. Une histoire qui n'a pas son pareil dans l'ethos israélien depuis la mort en 1976 de Yoni Netanyahu durant les combats du raid sur Entebbe.

C'est d'abord l'histoire d'Ilan Ramon, pilote virtuose du raid contre la centrale nucléaire irakienne de 1981, qui devint le premier astronaute israélien, suivi religieusement par le pays tout entier. Et celle de ce matin de 2003 où les Israéliens virent s'éparpiller les débris incandescents du rêve, dans le ciel du Texas.

Mais dimanche, le drame familial des Ramon a pris une ampleur nationale. L'histoire est devenue celle d'Assaf Ramon qui, devenu pilote à son tour, a été tué par le crash de son F-16 dans les montagnes de Judée. Ce même F-16 que son père pilotait le jour du bombardement d'Osirak. Ce même Assaf Ramon que nous avions vu, en jeune cadet de l'armée de l'air, recevoir ses ailes avec honneur des mains de Shimon Peres en juin dernier.

La couverture du Yedioth Ahronot en ligne: "Le ciel est tombé par deux fois "
"6 ans après la catastrophe de la navette Columbia, Assaf Ramon, fils du pilote et de l'astronaute Ilan Ramon, est tué dans le crash de son F-16 au sud du mont Hebron"

La télévision et la radio ont suspendu leurs programmes. La Knesset a interrompu ses délibérations. Le commandant en chef de l'armée, les yeux brillants, s'est adressé à la nation. Netanyahu, parlant d'une tragédie à dimension "biblique", a repoussé sa rencontre avec l'envoyé américain Georges Mitchell pour assister aux funérailles et déclaré une journée de deuil national.

Cette histoire, c'est celle du mythe national israélien. Le drame d'une certaine israélianitude, éduquée et hautement morale, mais qui ne peut exister que dans son sacrifice. Le public s'est soudain vu ravi de l'espoir que cette histoire puisse en fait bien finir. Mais il n'y aura pas de deuxième astronaute nommé Ramon. Et cette histoire, ne fait que renforcer le mythe.

9 sept. 2009

"Mais où est Netanyahu?"


Où était Netanyahu lundi? La question fait frissoner de plaisir les antennes des journalistes de tout le pays. Disparu! Impossible de contacter son bureau! Pas d'entrée dans son emploi du temps. Pas d'employé bavard. Il fut un temps (pas si lointain) où ces disparitions étaient la marque d'une visite à très haut niveau avec les autorités d'un état voisin qui n'entretenait pas de relations diplomatiques avec Israel. De quoi enflammer la blogosphère, saturer les sites de journaux israéliens et faire enfler le débat sur les ondes.

La radio militaire a donné le ton. Un expert autodéclaré y a d'abord affirmé que Netanyahu rencontrait des représentants syriens en présence d'émissaires américains en Turquie, tandis que sur une autre station, on l'imaginait déjà en vol vers l'Arabie Saoudite pour négocier des survols en cas d'attaque contre l'Iran. Et puis, soudain s'est glissée l'idée de génie. Et s'il était en Égypte, pour rencontrer en secret les têtes du Hamas et négocier les détails de l'accord d'échange de prisonniers? Les médias se sont dépêchés d'aller interroger les parents de Gilad Shalit. Mais après 10 longues heures de spéculations est tombé un laconique communiqué militaire: il visitait une base secrète sans être sorti du pays.

La page d'acceuil du Jerusalem Post aujourd'hui

Boring? Pas du tout. Parce qu'en fait tout le monde sait que c'est faux! L'hypothèse la plus probable est celle d'une rencontre avec le président et l'état-major russe pour aborder le problème iranien. Le Jerusalem Post a d'abord décrit l'envol d'un jet privé lundi depuis un des terminaux abandonnés de l'aéroport Ben Gourion. Impossible alors de ne pas remarquer la scrupuleuse discrétion de Lieberman, et le timing parfait avec les révélations ces derniers jours de l'accostement et du détournement d'un navire russe par les commandos israéliens, qu'on avait cru être des pirates de la mer, alors qu'il transportait des armes vers l'Iran.

Ceux qui trouvent qu'il y a dans cette histoire un parfum de guerre froide n'ont pas tort... mais dans quel bloc serions-nous alors?

Update du 20/09: Medvedev confirme la visite de Netanyahu. Et apparement indique qu'Israel lui a confirmé ne pas s'appreter a attaquer l'Iran. C'est a se demander si il faut rire qu'on nous prenne encore une fois pour des imbéciles ou si l'endoctrination médiatique sur l'absolue nécessité d'une intervention est à ce point redoutablement efficace!