12 août 2010
"Pluie de météores..."
Sans le vent qui secoue le télescope et fouette nos visages de son sable poussiéreux, l'instant serait presque parfait. J'ajuste la lentille, assez pour entrapercevoir les anneaux de Saturne tandis que le soir tombe, pendant que les autres s'acharnent à éteindre un lampadaire perdu, seul relique civilisée dans ces collines désertées. Entre les hauteurs, quelques lointaines lumières dansent dans l'obscurité - celles d'une colonie juive, d'une ville palestinienne peut-être, à moins qu'elles ne soient déjà jordaniennes. Qu'importe. Le noir s'épaissit, apparait peu à peu la voie lactée qui laisse soudain filer une étoile, illuminer le ciel un court instant, puis une autre. La première nuit perséide commence.
Une myriade d'étoile semble éclairer une nuit sans lune. La pluie de météores annoncée est une légère bruine. Allongée à même le sol sur des nattes tissées, je laisse mon esprit vagabonder entre les constellations, oublie peu à peu les échos des paroles qui m'entourent, et les grattements des touffes d'herbe drue jaunie par la sécheresse. La décision est prise, c'est la bonne. Tout n'est plus qu'une question de semaines. Je rentre dans l'armée pour deux ans, probablement plus tôt qu'initialement prévu. Mon champ de bataille sera celui des idées.
Je repasse dans ma tête les événements de ces derniers jours, les discussions nocturnes sans fin avec les copains, les cousins, et ma maman, justement de passage à Jérusalem. La tension accumulée s'échappe par vagues dans les bourrasques de vent frais. Je m'imagine en uniforme vert olive dans les rues de Tel Aviv, apprivoise doucement ce sentiment d'appréhension légère mêlée d'excitation.
5 août 2010
"Tu crois qu'il y aura la guerre?"
"Tu crois qu'il y aura une guerre?" - nos volontaires étaient inquiets, on l'aurait été à moins. La frontière nord s'est embrasée mardi, lorsque des soldats libanais, brisant le fragile cessez-le-feu, ont tiré sur une force de l'armée qui opérait du coté israélien de la Ligne bleue¹ et tué un officier. Assez pour encore alimenter les prédictions pessimistes des experts auto-proclamés et laisser les discussions ces derniers jours tourner invariablement à la dissertation géopolitique. On s'interroge entre copains, non plus pour savoir si une guerre aura lieu, mais quand. L'ambiance à Jérusalem ressemble un peu à son climat. Chaud et lourd.
1. Ligne bleue - une ligne tracée en 2000 par l'ONU après le retrait israélien du sud Liban. Elle sert de démarcation entre les deux pays, le long de laquelle patrouille la FINUL.
23 juil. 2010
"Tu te rappelles?"
Il y avait Arie, de retour de Hongrie. Et puis Daniel, fraîchement revenu de Toronto. Et puis Talya, arrivée du Michigan. Ilan de Montréal, Nic qui repart bientôt à Londres, Nik qui atterrissait justement de Suède, Danny attendu à Amsterdam dans quelques jours, et aussi Dafna qui s'est déjà envolée vers New York. Nous étions presque 300 hier, anciens et nouveaux volontaires du programme international de Magen David Adom.
Depuis 1995 et la visite à Jérusalem d'un groupe minuscule d'étudiants de McGill formés par la Croix Rouge canadienne, que de chemin parcouru! Le programme a grandi, évolué jusqu'à devenir un des moteurs de l'aliyah des jeunes étudiants juifs nord-américains, puis du monde entier.
Ils rejoignent un microcosme de gens de tous horizons, une bande aussi soudée qu'éclectique, dont les journées commencent à l'aube dans le mélange des odeurs de la cigarette de ceux qui finissent leur garde et du café de ceux qui commencent. Un groupe soumis au pouvoir dictatorial du beeper, dont les membres, lorsqu'ils parviennent à se hisser entre les badauds face au vendeur de falafel lors d'une garde, s'enfuient généralement en courant vers l'ambulance garée en triple-file quelques mètres plus loin avant de débouler, sirène hurlantes, dans les ruelles à sens unique et les boulevards embouteillés. L'ambiance festive des retrouvailles cachait presque l'occasion sombre de la cérémonie. Comme beaucoup de programmes en Israël, celui des volontaires internationaux de Magen David Adom porte le nom d'un de ses fondateurs, mort trop jeune en uniforme.
On finit par décider de descendre plonger à Eilat entre instructeurs. Mais après les exams. Ceux qui ont déjà fini s'en vont dès le soir à Ein Gedi, y enseigner le prochain cours. Ils chargent une cargaison de défibrillateurs, minerves, pansements et brancards dans le bus qui les attend et klaxonne. Sur le chemin du retour, en uniforme, je maudis cet examen de chimie la semaine prochaine, et le rattrapage du cours de macromolécules qui ne tardera pas à se confirmer. Je rentre dans une épicerie faire trois courses. Le patron me dévisage étonné, avant de s'adresser au gamin qui se morfond à la caisse. "Pour elle, c'est gratuit, si, gratuit".
Je me retourne. "Tu te rappelles maintenant?" - et moi de fouiller chaque recoin de ma mémoire sans trouver aucune piste. Il se souvient de mes lunettes, et d'une équipe arrivée un jeudi soir que son fils adolescent avait bu avec des copains, et s'était effondré dans les escaliers. Impossible de m'en souvenir, comme beaucoup d'appels. Mais j'y gagne un bâton glacé au citron, et ce sourire gêné qui perdure alors que je marche vers l'immeuble des résidences...
3 juil. 2010
"Layla Lavan à Tel Aviv"
Un gamin émerge victorieux des vagues entre deux fanions jaunes, tient à bouts de bras devant lui une masse visqueuse transparente, dégoulinante d'eau salée. Comme tous les ans, les méduses envahissent les plages dans les semaines qui mènent au jeûne de Tisha Be'Av. L'été bat enfin son plein. Dans la fournaise des villes côtières, l'air porte une odeur de crème solaire. Les températures continuent de grimper, les affaires des vendeurs de glaces ambulants sont florissantes, la sécheresse s'installe, les touristes déferlent, les copains de l'étranger reviennent de Toronto, Budapest, Londres, Leiden ou Adis Ababa. Mais pour les étudiants locaux, le stress est à son comble. La période des examens a débuté, les délices du fichage systématique des lectures et de la génétique clinique se savoureront jusqu'à début aout.
Jeudi, après un crochet matinal à Tel Hashomer¹, je décide sur un coup de tête de rejoindre Nic et les nouveaux volontaires internationaux de Magen David Adom sur le sable brulant de Tel Aviv. Affalés sur des chaises en plastique rouge, nous échafaudons des plans complexes pour parvenir à nous retrouver dans la foule qui ne tardera pas à s'amasser dans les rues du centre pour la nuit blanche - "Layla Lavan à Tel Aviv!" proclament les prospectus jetés négligemment près des douches au sortir de la plage.
Et ils ont raison. Quelques heures plus tard, la foule fourmille sur l'avenue Rothshild, les galleries et musées grouillent de monde, le centre Français attire les curieux et tout Tel Aviv semble s'être donné rendez-vous pour descendre Allenby dans une ambiance familiale très détendue, vers la plage et le port où le très célèbre Gidi Gov se produit en plein air. De Yaffo à Ramat Aviv, les flots dansent avec les passants au rythme d'un swing endiablé. Et pourtant, il semblerait presque que rien de spécial ne se passe. La sécurité est discrète, Jérusalem semble un lointain souvenir. On est dehors, simplement assis sur une extrémité de trottoir, partie prenante d'un décor surréaliste, entre la démesure des tours et les immeubles vétustes. Sous un palmier, sirotant un shake de chocolat glacé, occupés à regarder Tel Aviv qui s'amuse sans soucis, on serait prêt, un peu ébahis quand même, à lui accorder son surnom de ville "qui ne dort jamais".
Vendredi commence tard. Plus que quelques heures avant le dernier bus pour Jérusalem, nous profitons d'une table à l'ombre dans une cabane à humus au bord de nulle part. Une assiette de piments forts, de poids chiches concassés et de tehina, une coupelle d'olives amères, quelques oeufs durs, des tomates et une limonade glacée. La discussion s'amorce sur les derniers appels des volontaires de Tel Aviv, leurs dernières gardes et l'effarante situation du quartier de la nouvelle station centrale, devenue avec les années une véritable cour des miracles, où se pressent dealers, voyageurs, soldats, passeurs et trafiquants de chair. Prises d'assaut par des réfugiés soudanais sans statut et quelques milliers de travailleurs illégaux, ses ruelles se transforment à la tombée de la nuit en de sordides coupe-gorges dont les immeubles abritent bordels et marchands de sommeil. Garde après garde, les ambulances reviennent aux mêmes adresses, dans ces foyers détruits par la misère et la drogue, affronter les mêmes yeux de ces gosses sans avenir, sans pays, sans espoir.
On finit la pita, se promet de se retrouver jeudi pour la fin de la marche pour Gilad Shalit à Jérusalem, organisons les trajets en bus de chacun avant de se séparer pour shabbat, un à un dévoilés par une discussion presque banale mais toujours à vif. Une vision particulière de ce pays nous unit surement, à la fois idéaliste et désabusée. Je traverse la station centrale vers la plateforme du bus 405, fondue parmi les anonymes qui grimpent dans un bus climatisé.
1. Tel Hashomer - centre vital de la paperasserie militaire, la base abrite également le centre de recrutement militaire par lequel passent tous les nouveaux conscrits le jour de leur entrée à l'armée.
26 juin 2010
"Ils reviendront vers leurs frontières"
Accablés par une chaleur caniculaire, les étudiants de l'Université Hébraïque se trainaient cette semaine d'un bus aéré à une bibliothèque conditionnée, en minimisant surtout le temps passé au dehors. Sous la douce caresse d'un vent estival, la ville retrouve enfin la fraîcheur de ses nuits. Jeudi soir, en contrebas des murailles grises de la vieille ville, on se presse dans l'antique bassin du Sultan entre les gradins, petit pull à la main pour les plus prévoyants, ou depuis les balcons de l'église qui nous surplombe, pour quelques nones mélomanes. Sous les cieux étoilés, s'élève le chant rauque d'une flute orientale. L'hyperpopulaire Projet Idan Raichel entre en scène.
Les trompettes jazz soulèvent joyeusement un chant traditionnel éthiopien, les notes d'une clarinette klezmer s'infusent de poésie arabe, se fondent entre les sonorités du dialecte yéménite et celles d'un psaume en hébreu biblique, avant de retrouver les sons plus typiques de la musique pop. Au gré des paroles, les langues s'allient et se délient, réunies dans un son unique, incroyablement riche et surtout résolument israélien, englobant dans ses inspirations les dédales culturels d'une société aussi plurielle que fragmentée.
Il est courant que les artistes dédient une chanson à Gilad Shalit lors de leurs concerts, mais celui-là était un peu particulier. Quatre ans déjà, jour pour jour. Nous avions entendu la nouvelle à la radio avec Raphaël, en vacances en Israël, un peu abasourdis, sans être surs d'avoir bien compris. C'était avant la guerre du Liban en 2006. Mickael Jackson était encore en vie, Barack Obama n'était qu'un sénateur inconnu de l'Illinois.
"Ne laisse pas ta voix s'étrangler, ni couler une larme. La porte va s'ouvrir, il la franchira avec fracas, quand ils reviendront vers leurs frontières..."
Quatre ans complets ont passé depuis l'attaque du Hamas et l'enlèvement de Gilad en territoire israélien. Le blocus de Gaza est maintenant très largement levé, mais les négociations sont au point mort. Tel est le poids de l'échec: 71% des Israéliens se déclarent aujourd'hui prêts à libérer des terroristes en vue d'un échange. Le dilemne, pourtant, reste terrible (j'en parlais précédemment ici, et là). Isolé, loin de tout et paradoxalement si proche, se doute-t-il seulement que les gens ici se lèvent pour chanter à sa libération?
12 juin 2010
"A la recherche de la nouvelle star"
Je bosse au café vendredi et découvre avec soulagement les images de la gay pride lorsque la présentatrice annonce un flash-info spécial au milieu de l'après-midi. Sur les écrans de l'hôpital, des ballons, des bulles de savons, une fête de plage, et le drapeau israélien mêlé aux fanions arc-en-ciels... Dans les rues éclatantes de Tel Aviv ont défilé 100,000 personnes - 1.5% de la population du pays! - dans une ambiance aussi exubérante que déjantée. Religieux, laïques, juifs et arabes, homos et hétéros, une tranche de ville répondait à l'appel des associations et marchait aussi en mémoire de trois jeunes assassinés l'an dernier lors d'une attaque à l'arme automatique contre un centre d'ados rue Shenkin¹.
Dehors, Jérusalem s'enfonce déjà dans une caractéristique torpeur langoureuse. Les quelques chats aventureux du campus s'extraient de leurs coins ombragés, s'étirent sous un ciel bleu profond avant de se lancer en quête d'une proie. Les passants se pressent, sortent des derniers magasins qui ferment, hèlent un taxi aux prix rehaussés par l'absence de transports urbains. Je plaide ma cause à l'un d'entre eux, un vieux conducteur arabe, qui finit par accepter de me déposer chez moi en ne m'arnaquant que d'une somme symbolique. Seulement parce que "Zinédine Zidane, c'est un Français quand même..." - d'ailleurs il a une photo de lui dans la voiture, retenue par un trombone déformé contre une croix en bois d'olivier.
Le Mondial a commencé, dans l'indifférence générale. En 2008, les bars de Jérusalem explosaient de joie à chaque but de la Turquie contre l'Allemagne mais nous manquons un peu de nations amies à soutenir semble-t-il. Et puis, de toute façon, le foot est en compétition avec la nouvelle saison de "Koh'av Nolad", la version locale de la star academy.
Contre toute attente, c'est de là que vient la surprise de la soirée. Parmi les concurrents insipides, il y a une jeune fille un peu timide qui parle avec un fort accent arabe, qui vient d'un tout petit village dans le nord, et qui chante en hébreu. Quand elle choisit d'interpréter "Hatishma koli" (Entends ma voix), une chanson associée par tous ici au désastre de la navette Columbia et à la disparition d'Ilan Ramon, et d'y ajouter ses propres sonorités orientales, elle s'approprie soudain un morceau d'israélianitude concentré. Elle est très émue, le public et les juges aussi. Une jeune arabe pourrait bien être la "nouvelle star" d'Israël à la fin de cette saison. Une vrai bouffée d'air. Ces derniers temps, Moyen Orient commençait à trop rimer avec Moyen Age...
1. Shenkin - c'est LA rue de Tel Aviv. Ou plutôt la rue des années 90/2000 dans "la bulle", le surnom, affectueux (ou grinçant selon les sujets) donné par les Israéliens au coeur de Tel Aviv. Devenue le symbole de la gauche bohème, elle est au centre du film "The Bubble" d'Eytan Fox, à voir si ce n'est pas déjà fait!
3 juin 2010
"Nous n'avons pas d'autre choix"
La semaine dernière, vendredi matin. Entre les tentes et les provisions, nos sacs entassés dans le coffre de la jeep s'entrechoquent à chaque tournant. Discussions entre copains sur la route de Galilée, nous remontons la route 90 à travers les territoires palestiniens. Trois heures pour refaire le monde sans parvenir à nous défaire de cette impression d'avancer tel un état funambule, seul à l'heure de tous les dangers.
Au croisement après le checkpoint, un vendeur de pastèques gesticule sur le bord de la route. Cinq pour 20 shekel (4.5€), on en stocke toute une cargaison. L'air conditionné les maintient fraiches pendant que nous descendons vers l'entrée des sources du mont Tabor. Nous poursuivons encore vers le nord, traversons les collines à travers champs à la recherche d'un bosquet d'eucalyptus indiqué sur la carte, et dépassons les villages arabes au loin, dont les gamins mordus de foot trépignent déjà d'impatience en attendant la diffusion du Mondial. Les toits sont couverts de drapeaux, à chaque maison un pays. Les mollets lacérés par les épines des chardons, nous nous frayons ensuite un chemin vers les restes du ruisseau déjà tari, parmi les cactus et autres piquantes créatures végétales sur les collines asséchées.
Toutes les photos sont d'Ido, mon appareil ayant rendu l'âme quelque part sur la route vers Nahal Amud.
Pour les voir en grand, il faut cliquer!
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Dans un champ de paille coupée, nous organisons un campement, allumons un feu, protégé par une muraille de pierre plates pour contenir ses étincelles. La voix lactée éclaire la nuit noire alors que nos légumes finissent leur cuisson sous les braises, bercés par les grincements des arbres qui s'effleurent et se frottent de leurs branches feuillues. La forêt palabre. Au petit matin, Ido grille nos tomates cuites par le soleil dans une chakchouka au goût fumé pendant que j'avale sous un cèdre un bouquin de Murakami. "Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil" - on ne saurait trouver plus adapté à notre situation...
La radio parle d'une flottille internationale en route pour Gaza, nous y prêtons à peine attention tandis que nous longeons le lac de Tibériade pour accéder au Golan et ses cascades d'eau pure. Entrés sur la réserve de Yehudiya, nous rencontrons un caméléon peu farouche, et une végétation luxuriante, aux antipodes de la désolation désertique de la veille. Lors du retour vers Jérusalem, la conversation reprend sur les mêmes sujets.
- "Le moment venu, nous ne pourrons compter que sur nous même."
- "Nous n'avons pas d'autre choix, nous devrons être plus forts."
- "Et surement essayer d'être plus justes, aussi..."
Une semaine a passé. Si la perspective d'une guerre s'éloigne avec les jours qui passent, la crise ne fait que commencer. Les décisions du gouvernement et de l'armée sont loin d'être toutes justifiables, certaines furent même inconsidérées. Il eut fallu que les choses se déroulent différemment, mais prétendre que le bateau turc transportait des humanitaires pacifistes est une vaste tartufferie. Le Hamas peut se gausser, son plan aura bien fonctionné. Voici la seule démocratie de notre région de nouveau accusée, jetée à la vindicte populaire. Le pire des scénarios, comme souvent, est réalisé.
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