2 déc. 2011

"Jérusalem!"

  
Il a fait frais en Israël ce mois de novembre, de façon inhabituelle. J'écris peu. La pluie qui si soudainement était venue signifier la fin des jours d'été n'a d'abord plus semblé cesser. Transie de froid et d'eau glacée dans mon uniforme, j'ai arpenté les rues de Jérusalem, visité des immeubles en ruine, passé des auditions devant un jury de colocataires frileux, exploré des appartements en plus ou moins bonne compagnie, espéré, attendu. Et peut-être enfin trouvé. 

En attendant, les nuages ont fui, chassé par un vent poussiéreux, qui balaye le sable des rues et agite les bras ballants des glycines sur les terrasses. Le soleil à Tel Aviv perce entre les feuilles jaunies des allées et crépite sur les aspérités des murs blancs face à la mer. Mes cartons sont empilés, déposés chez Eléa. J'ai rendu les clefs de mon taudis à deux pas de la plage. Plus d'attaches.


Retour prévu à Jérusalem, donc. 
 
Une chanson populaire du groupe hiérosolymitain Hadag Nahash¹, entre hip hop et funk, et d'ordinaire plutôt à gauche, résume l'éternelle hésitation des jeunes laïques israéliens entre Tel Aviv et Jérusalem. L'exode n'en finit plus, les couples quittent la capitale pour le centre du pays, poussés dehors par la pression religieuse et le manque de logements abordables. Les relations avec la population ultra-orthodoxe se tendent avec les années, se cristallisent sur la place des femmes en société, alors même que Jérusalem se modernise enfin un peu. Bus séparés, et rues divisées ont fait leur apparition - à l'horreur de ceux qui rêvaient de voir la ville changer. Et pourtant, la vie laïque n'a jamais été aussi organisée et encouragée que sous cette municipalité. Fêtes de rues, festivals, concerts, nouveaux cafés, magasins branchés, maisons de disques et adresses ouvertes durant le shabbat, il existe une réelle toile de lieux réservés au public non-religieux, souvent étudiant.
 
Au shouk Makhane Yehuda, vente de kippa entre les légumes saisonniers

De nouveau, à voir et redécouvrir, et aussi sur ce blog - Jérusalem, la ville des contraires. Celle des ruelles du centre-ville la nuit, et celle de ceux qui ne les empruntent que le jour. Celle des militants de gauche qui habitent dans une implantation, et de leurs voisins "colons". Celle des religieux orientaux, méprisés par les ultra-orthodoxes d'Europe, et méprisants des communautés éthiopiennes. Celle d'Est en Ouest. Ancienne et moderne. Celle de pierre et celle juste rêvée...
 
1. Hadag Nahash: Pour ceux qui se demandaient, le nom du groupe signifie très littéralement "le poisson-serpent", mais c'est en réalité une contrepèterie à partir de la mention Nahag Hadash qui veut dire en Hébreu "nouveau conducteur".

27 nov. 2011

Sigd: "pour remercier"

  
Jeudi dernier, la communauté éthiopienne en Israël célèbrait son festival annuel, Sigd. Une fête peu à peu intégrée par le public israélien, et dont le nom signifie "rassemblement" en Ge'ez. Cette langue sémitique, ancêtre des dialectes d'Ethiopie et d'Erythrée, reste centrale à la liturgie religieuse de la communauté des Beta Israël. Dans les contrées reculées des hauts-plateaux d'Ethiopie, les sages religieux appelaient le peuple à se rassembler lors de pèlerinages annuels d'ampleurs bibliques afin de ressouder la communauté, de réaffirmer sa foi et son espoir d'un retour à Sion.

Sous les nuages d'un mois de novembre froid et couvert, les familles se pressaient vers la promenade du mont Sion et les faubourgs d'Abu Tor, pour y remercier le ciel et l'état, face à la vieille ville en contre-jour. Parés de turbans blancs, les hommes poussaient les garçonnets vers les premiers rangs où les sages assemblés sous leurs ombrelles colorées dirigeaient les chants de la foule. Avec une infinie précaution, ils sortaient alors de leurs tissus protecteurs les livres rescapés du périple et s'absorbaient entièrement dans une prière psalmodiée. 

Certain portent aujourd'hui encore les traces de l'épreuve surmontée pour réaliser la promesse millénaire du retour à Jérusalem. Cicatrices, tatouages, scarifications, et un regard d'une tristesse infinie. Ils ont fui à pied leurs terres arides, traversé le désert pour rejoindre les camps de réfugiés du Soudan. Mélangés à des milliers d'Africains rescapés des pays frappés par la grande famine, ils ont perdu presque la moitié des leurs avant d'enfin arriver en Israël grâce aux opérations aériennes en 1984 et 1991

Entre les bruissement des feuilles, montaient des psaumes en Amharique, repris par les femmes regroupées, et parées de châles colorés. Héroïque mais loin d'être idyllique, l'immigration de la communauté juive d'Ethiopie représente encore un défi à bien des égards. Ses ainés ont peiné à s'intégrer, victimes de discriminations et désorientés par les codes d'une société occidentale jusqu'ici inconnus. Ses jeunes, au sortir de l'armée, gagnent peu à peu leur bataille. Leur culture s'est popularisée avec le projet musical d'Idan Raichel (je vous en parlais ), et peu à peu, des stylistes à peine diplômés intègrent leur héritages dans des collections "ethniques", remarquées des boutiques branchées de Tel Aviv. Et toujours, les taux de délinquance sont au plus haut dans les quartiers pauvres des villes de développement de la périphérie, tandis que les structures familiales traditionnelles s'effritent. Mais ils sont vivants, et à Jérusalem, alors chacun se congratule et prie. 


 

Dans la foule, je recroise Noah, perdue de vue depuis nos débuts militaires. Avec ses parents et ses frères, elle me raconte ses premières années dans les camps d'Ethiopie, et leur arrivée dans les faubourgs d'Ashdod. Ils ne sont pas religieux, mais ils sont venus, "pour remercier". La coupole dorée du Dôme du Rocher scintille entre les nuages, ils contemplent le paysage. Devant eux, la "forêt de la paix", et à droite les quartiers arabes de l'Est. Sur la crête des collines, la béton de la barrière de sécurité se fond dans la grisaille. 

 
L'histoire de Yaakov Fereda, à droite, est à lire sur le site de Tsahal en Français,
Pour voir toutes les photos en plus grand, il faut cliquer sur l'une d'entre elles.

La discussion s'amorce, avec des soldats libérés par leurs unités pour l'occasion. C'est un avantage immédiat de l'uniforme, qui nous unit évidemment, et ils m'entraînent à travers la foule pour y prendre quelques photos ou me montrer fièrement les grades des officiers de la communauté. Sur un banc, quatre hommes nous observent. "Les soldats dans les avions portaient le même uniforme que vous. Nos enfants eux-mêmes sont entrés à l'armée. Leurs vies seront plus simples, c'est notre réussite." Les problèmes ici ne manquent pas, mais voilà effectivement de quoi célébrer.

7 oct. 2011

"You can make a difference"

  
Après une brève absence imputable à une activité très intense en Israël avant un début de vacances fort occupé en Europe, ce blog revient à lui-même... Vacances donc, enfin. De Paris, où il ne fait pas encore gris, à Londres où l'automne a déjà pris ses quartiers. Le temps de souffler un peu loin du front médiatique et de fêter ce début d'année en famille. Une bonne et douce année à vous, lecteurs assidus et occasionnels de ce blog - shana tova! 

Diner annuel de Magen David Adom à Londres. Un peu déplacés dans nos uniformes bleus et blancs, nous nous glissons entre les plateaux de petits fours et les robes de soirée. En tant que branche israélienne du Comité International de la Croix Rouge, Magen David Adom est une organisation neutre qui traite chacun sans distinction d'ethnicité: juifs, arabes, druzes, touristes, civils et soldats, religieux ou laïques. Parmi ses 13,600 secouristes et médecins - 12,000 sont des volontaires, j'en fais partie.

Je vous en parlais déjà sur ce blog  sur une plage de Tel Aviv, et puis là aussi au bord d'une route de Cisjordanie. Et un peu ici, à l'issue de la rencontre estivale des volontaires internationaux. En quelques années, j'aurais visité des villages arabes aux confins des zones B et C, transféré des vieillards à l'avant-bras tatoué entre des appartements solitaires dans les faubourgs de Jérusalem, pénétré dans les maisons de familles orthodoxes pour y traiter leurs enfants, accouché une femme sur le bas-coté d'une autoroute, récupéré les victimes d'accidents sur les routes dans la nuit, les ados camés sous les murailles de la vieille ville et baragouiné trois mots en amharique pour rassurer des parents affolés. Mes premières expériences avec l'organisation auront révélé les coulisses d'une société souvent fragmentée jusqu'à être forcée à l'union par l'urgence.

Je vous en parlais  en décembre dernier, après l'incendie catastrophique sur le Carmel dans le nord du pays, peu avant mes débuts militaires. Et encore immédiatement après l'attentat de ce mois de mars à Jérusalem, ici

En tant qu'organisation indépendante, Magen David Adom reçoit des fonds minimes du gouvernement - la majorité de son fonctionnement est pris en charge par les dons¹ de particuliers et fondations à l'étranger et en Israël. Une fois n'est pas coutume, ce blog se joint à la campagne de dons de Magen David Adom. Nous sommes des gens ordinaires entraînés à des situations qui n'ont elles rien de normal. Si vous le pouvez, soutenez-nous.


1. Pour ceux d'entre vous qui donnent à l'occasion des fêtes, les dons en France sont entièrement déductibles d'impôts.

27 août 2011

"Kol HaKavod l'Tsahal"


Depuis une semaine, les hiérosolymitains circulent en tramway. Seule bonne nouvelle d'une semaine sinon plutôt sombre, ses wagons effilés fendent presque furtivement l'embouteillage permanent du centre, traversent la ville d'est en ouest, toujours bondés, presque pris d'assaut par la population religieuse aux abords du shouk Makhane Yehuda, déjà partie prenante du paysage urbain. 


Profitant de la gratuité temporelle, les familles orthodoxes se pressent contre les vitres, et entraînent leurs nombreux enfants à la découverte de Jérusalem. Les vélos s'entassent, on se pousse, se presse, et dans chaque quartier les populations changent - Arabes ou Juifs, laïques, religieux, kippa de velours ou kippa tricotée, orthodoxes, chapeaux de fourrure ou chapeau noirs, soldats ou civils. La radio ressasse les annonces d'une alerte et de risques très sérieux d'attentats sur Jérusalem.

On réfléchit soudain avant de s'attabler en terrasse. Impossible de dépasser un autobus sans l'imaginer à risque d'exploser. Les conversations vont bon train, on rabroue la tension pernicieuse qui partout s'insinue d'une pointe de cynisme, évoque notre qua lité de cible parfaite compressés parmi les passagers du tramway, assure qu'on en a vu des pires, et qu'après tout si le printemps arabe empiète sur l'été, reste à espérer que l'automne palestinien n'annonce pas également l'hiver de nos maigres relations avec les pays voisins. 

Montés en début de semaine, après deux stations pourtant, un coup d'oeil suffit à convaincre Omri de descendre, haletants, dans la chaleur étouffante. "Mais c'est plein à craquer!" - un garde de sécurité s'exclame. "Mauvais choix de mots...", grince son acolyte entre ses dents. Quand enfin la radio annonce une nette baisse du risque pour nous, les chutes de missiles sur le Sud continuent. A Sderot, les habitants ont 15 secondes pour rejoindre les abris dès l'activation de la sirène, ceux de Beer-Sheva disposent de presque une minute

Au supermarché du coin au petit matin, nous ravitaillons nos soldats d'un petit-déjeuner mérité. Une petite vieille bouscule les clients dans la queue, nous rejoint à la caisse. "Non, c'est pour moi, allez! Kol haKavod l'Tsahal¹!" - notre insistance n'y changera rien, les autres clients ont pris son parti, ils se pressent tous pour eux aussi contribuer.
Je finis par regagner Tel Aviv quelques heures ce vendredi. Une ville insouciante, enfin. Les surfeurs sans chemises défilent le long de la plage, et sur l'avenue Rothschild on proteste encore pour plus de justice sociale. L'appartement sent le café noir et le citron. Les voix de mes colocataires s'échappent du bout du couloir, la chaleur humide soulagée par la très légère brise qui s'infiltre par la porte béante du balcon de service.

"Il faut tout exterminer, c'est le seul moyen d'avoir la paix."

"La balance démographique pèse dans leur sens, mec, et rien ne dit que nous parvenions à complètement les annihiler. Peut-être qu'en détruisant méthodiquement chaque colonie..."

Je fronce les sourcils, la tendance politique chez nous est plutôt inverse. Repas sur le pouce entre copains dans une cuisine du nord de Tel Aviv, je les découvre attablés devant une bombe d'insecticide. C'est vrai qu'elles sont partout, les fourmis. 

Ils explosent de rire en découvrant mon air ébahi. Je lâche mon sac à dos, enlève le haut de l'uniforme. "On ne t'a pas vu toute la semaine! Tu restes ou tu repars?" Thé vert glacé et melon, les conversations s'agitent, s'égarent. Shah'ak me dépose à la station centrale, avant de redescendre vers le Sud aider ses parents, surpris par la détérioration brusque de la situation. 

Quelques heures plus tard, dans la nuit fraîche de Jérusalem, la chant grave d'un homme entonne une douce mélopée, reprise par les voix enfantines d'une table de shabbat familiale dans la maison voisine. Dans le jardin, les fruits de la passion sont mûrs, même si à peine jaunis sur leurs longues tiges bouclées, et se détachent au simple contact de la main. La vigne prospère s'élance entre les branches d'un grenadier, ses raisins doucement brunis par le soleil d'été. Tout respire le calme, le silence ne se trouble qu'au passage de marcheurs nocturnes. Le stress accumulé d'une semaine difficile s'envole...
 
1. "Kol haKavod l'Tsahal": littéralement - "Tout le mérite est pour Tsahal" - une façon populaire de remercier les soldats, et un cri de ralliement et de support à l'armée lorsqu'attaquée, repris par la population en temps de crise. 

5 août 2011

"Fée des protestations"


 Une "fée de la protestation" sur l'avenue Rothschild à Tel Aviv

Marche des poussettes, manifestations monstres, grèves des médecins, révolte des profs, camps de tentes érigés en pleine ville, Israël redécouvre les joies de la contestation. Guitares et darboukas sur l'avenue Rothschild - à l'ombre des allées huppées de Tel Aviv, les campeurs, étudiants et jeunes pros, s'installent et s'organisent, entre slogans malicieux et assemblées générales, grisés par une mobilisation inattendue, presque inespérée. 

Les soldats en Israël sont tenus à la réserve, interdits de manifestation - même en civil - alors difficile de vraiment vous en parler. Une fois n'est pas coutume, je vais simplement vous montrer!

Avenue Rothschild, sur la banderole: "on se bat pour la maison".
Un détournement du slogan populaire des soldats au front: "on se bat pour nos foyers"
  
"Duplex sur Rothschild... Quitte à rêver d'un appartement, tant qu'à faire jusqu'au bout"
Samedi dernier, dans la torpeur d'un après-midi d'été, les plus téméraires préparaient déjà la manifestation de la soirée, 
tandis que d'autres profitaient d'une sieste sous une canopée de draps et tissus colorés.
  
Dans la bonne humeur, les frigidaires communautaires ont été reliés au courant des lampadaires. 
Les piscines gonflables se remplissent de l'eau des fontaines. 
 
 
Après-midi de shabbat, les religieux mystiques soutiennent le combat social de leur ferventes prières...
  


Les organisateurs épluchent les éditions spéciales des journaux du week-end, samedi dernier. 
Plus loin, on prépare pancartes et banderoles pour la manifestation de la soirée. Ils étaient 150,000 dans toutes les grandes villes d'Israël...

Retour à l'appartement, samedi, c'est l'effervescence. Mon collocataire s'affaire, cherche un réchaud pour le thé, promet qu'il ramènera la lotion anti-moustique. Parfum de révolution bohème, un copain vérifie le matelas gonflable sur la terrasse. Installés sur l'avenue Ben-Gourion, à deux pas de la maison, pour la nuit, puis pour la semaine, ravitaillés par le glacier du coin. Si les deux autres habitants de l'appartement les ont rejoint depuis, il ne sera pas dit ici!

Plus de photos, ici!

1 juil. 2011

"Dieu est avec toi"


Les rues de Jérusalem sont pleines jeudi, et sur la rue Jaffa le tramway toujours en essai dépasse un groupe de musique orientale. Darboukas, cithares, oud, les sons se mèlent dans le brouhaha de la rue qui bruisse d'une foule hétérogène: touristes, familles religieuses, soldats de retour de leurs bases pour le week-end, étudiants branchés, tous surpris par la fameuse nuit blanche, tant annoncée à Tel Aviv qu'on avait oublié que la très sainte capitale se prête aussi au jeu!

Au coin de l'allée Nah'alat HaShiva, une funambule joue sur des cordes métalliques qui vibrent d'une note étrangement pure sous le vent. A la terrasse du café Kadosh, je retrouve les copains un peu perdus de vue ces dernière semaines, entièrement consacrées à l'armée. C'est déjà l'été, mais il fait encore un peu frais. La serveuse propose des fines couvertures de laine polaire. Le dessert sonne le début d'une conversation soudain fort sérieuse sur la flottille tant annoncée, l'alarmante perspective d'un enterrement du processus de paix à l'ONU en septembre, et l'incompréhension perçue du monde à notre égard. Une fanfare de cuivre nous dépasse sur sa route vers les portes de la vieille ville.


Sur l'allée piétonne Ben Yehuda, un jeune homme chante des airs d'opéras d'une voix cristalline. A ses pieds se sont assis deux adolescents ultra-orthodoxes aux papillotes très longues, aussi émus qu'impressionnés. Son public se gonfle et s'étiole au grès des airs, des ouvrières philippines, une famille éthiopienne, des touristes français, des gamins religieux un tantinet hippie, un vieil arabe soutenu par sa canne. Il s'arrête, montre le plâtre sur son bras gauche, explique dans un Hébreu fortement marqué d'Anglais qu'il est "soldat seul" dans l'unité Golani, en gimelim - les jours d'arrêts maladie de l'armée - après une chute, qu'il était à la maitrise royale à Londres avant d'arriver en Israël, et qu'il en profite pour partager son talent. Les applaudissement ne se font pas attendre, les sifflements d'admiration fusent. Je m'arrache à la scène pour grimper dans un bus vers la station centrale.

Arrivés devant l'hôpital Bikour H'olim, le bus ne tourne pas comme prévu en direction du shouk sans que je n'y prête vraiment attention. Je cale mon sac énorme chargé pour 10 jours entre les sièges, repose mon dos tout ankylosé. Bizarre... Un bref coup d'oeil autour de moi, je réalise être la seule soldate dans ce bus, soudain bondé de passagers religieux. On parle yiddish derrière moi, le signe des sectes ultra-orthodoxes, pour la plupart violemment anti-sionistes, qui pour mieux signifier leur refus de reconnaissance de tout symbole national s'opposent à l'usage profane de l'Hébreu moderne. Une jeune fille à mes cotés me paraît abordable, je finis par lui demander où nous nous trouvons. Geoula. Les rues à l'arrière de Mea Shearim¹. Le bus se dirige vers le quartier religieux de Ramot au nord de la ville. Je me suis trompée de ligne.

Impossible de descendre ici, les passants sont tous habillés selon la mode orthodoxe, je m'imagine telle une tache verte dans un film en noir et blanc! Dehors les affiches fustigent le gouvernement sioniste accusé de pervertir la terre sainte, exhortent à la piété et comparent encore les policiers et soldats déployés contre les dernières émeutes dans Mea Shearim aux officiers de la Gestapo. "Il faut que tu descendes", elle me dit, "Prends n'importe quelle ligne dans l'autre sens vers le centre". La situation ne peux pas être vraiment pire, et le bus va maintenant traverser l'Est, où la descente à cette heure de la nuit sera complètement exclue. 

"Ne t'inquiètes pas, Dieu est avec toi..."

Voilà de quoi me rassurer. A l'arrêt je m'aplatis contre un mur, sous les regards désapprobateurs des femmes qui se fixent sur les manches repliées de mon uniforme. L'une d'entre elles m'apostrophe - "Baisse-les au moins, il y a ici des règles de décence!". Des gamins crachent sur leur passage. Je monte dans le premier bus. Mon téléphone sonne, c'est l'armée. Il faut rentrer au plus vite sur Tel Aviv. A la station centrale la foule se presse sur les quais malgré l'heure tardive, les jeunes israéliens s'échappent vers la ville blanche pour continuer la fête toute la nuit. Je me plonge dans des pensées perplexes, étonnée encore de la violence exprimée et surement un peu fantasmée des rues sombres de Mea Shearim. 

Sur la rue Dizengoff, des masses déguisées se pressent vers une fête "pop" annoncée par la mairie. Des fenêtres ouvertes sur la rue de ma chambre presque fraîche dans la nuit, parviennent les échos d'un concert sur la plage du cultissime Matti Caspi. Nuit blanche! On l'avait oubliée. Deux coups de fils, les copains sont au musée de Tel Aviv, où se sont installés des groupes de rocks locaux. Enfin un vrai week-end, on aura bien le temps de dormir le lendemain!

1. Mea Shearim: un des plus vieux quartiers de Jérusalem hors de la vieille ville, il est uniquement habité par des Juifs ultra-orthodoxes, les h'aredim. Dans ce quartier les écriteaux invite les visiteuses à ne pas entrer dans des vêtements "indécents" et les voitures sont régulièrement caillassées lorsqu'elles s'aventurent le shabbat à ses abords...

19 juin 2011

Tel Aviv!

  
Ce blog et son auteur ont déménagé à Tel Aviv!

Brouhaha matinal, thé vert sur le balcon, rugissements d'autobus et soupirs de camions. Le taxi en triple-file coince un vieux tacot garé sur le trottoir depuis la veille, les échos de Galei Tsahal - la radio militaire - se mêlent aux cris de son conducteur pressé. Feu vert. Les files de voitures s'ébrouent, les pneus crissent, klaxons nerveux et sonnettes des vélos. 

Il fait chaud à Tel Aviv, et humide. Les jupes souvent très courtes des femmes laissent déjà admirer un hâle léger. Sur la promenade des plages, les garçons déambulent au soleil torse nu. Si près et pourtant déjà bien loin de Jérusalem, son savant mélange de tension et de quiétude austère. Dans des épiceries à l'odeur de carton et d'air conditionné, les enfants en maillots choisissent des bâtons glacés aux couleurs chimiques, tandis que sur les terrasses toujours pleines on goûte enfin l'insouciance de ce début d'été.  

Aux tables du Dizi, sur la place Dizengoff, où les clients dévorent des magazines branchés pendant que tournent leurs machines à laver...

Limonade glacées et crème solaire, sur la place Dizengoff trône une fontaine hideuse aux couleurs arc-en-ciel, où s'aspergent les enfants et se photographient des touristes. De retour avec ma lessive de mon nouveau café-laverie préféré, jazz manouche sur l'avenue Ben Gourion, et échos des sauveteurs sur la plage, qui interpellent par haut-parleur les nageurs imprudents. Les surfeurs s'ébrouent, frottent leurs sandales du sable qui partout s'est glissé, exhibent d'un air nonchalant leur bronzage impeccable - avant de se lancer à vélo dans la ville, leur planche sous le bras. Au croisement, sur la terrasse de béton d'un immeuble un peu décrépi, deux vieux israéliens se dandinent en rythme, à peine dissimulés par les grappes fleuries d'un bougainvillier. 

C'est la bulle, elle existe... Je savoure mon Tel Aviv inconnu, les ruelles d'une ville encore mystérieuse de ne pas s'y être perdue. J'explore les avenues d'immeubles Bauhaus, les impasses pavées un peu sales, les petites maisons et leurs verts jardins du Kerem HaTeimanim sous l'allée centrale du Shouk HaCarmel, le grand marché de Tel Aviv. Il n'y a pas de soldats armés aux entrées - on s'y presse, on s'y pousse, entre odeurs de za'atar frais, melons murs et pastèques tranchées. Dans le frigidaire négocié dans les arrières-cours de Yafo, on entasse le houmous, les petits concombres tout fins par manque d'eau, les tomates de toutes formes, les olives marinées au citron...

Devant le supermarché du quartier, des ados distribuent des prospectus contre la montée des prix du cottage. Pour 95% des familles, c'est la base du petit déjeuner et son prix a presque doublé en deux ans. Les consommateurs israéliens se sont mis au boycott, ils demandent la réintroduction de la régulation pour les biens de premier usage. La caissière dispute une ménagère qui achète, tente de la convaincre d'abandonner pour finir par lui faire acheter un autre fromage allégé. "C'est pour vous, les jeunes et les soldats, qu'on fait ça!" - nous lance-t-elle, croisant nos regards intrigués.


Sur le toit d'Elea, barbecue de shabbat entre copains à la nuit tombée. L'odeur de la viande qui grille monte dans le soir, les conversations se font animées. Entre les affreuses tours du bord de mer et les petites constructions, la ville blanche se fait peu à peu bleue alors que sa chaleur se tait, chassée par les vent de la Méditerranée. Tout est encore à voir...