1 juil. 2011

"Dieu est avec toi"


Les rues de Jérusalem sont pleines jeudi, et sur la rue Jaffa le tramway toujours en essai dépasse un groupe de musique orientale. Darboukas, cithares, oud, les sons se mèlent dans le brouhaha de la rue qui bruisse d'une foule hétérogène: touristes, familles religieuses, soldats de retour de leurs bases pour le week-end, étudiants branchés, tous surpris par la fameuse nuit blanche, tant annoncée à Tel Aviv qu'on avait oublié que la très sainte capitale se prête aussi au jeu!

Au coin de l'allée Nah'alat HaShiva, une funambule joue sur des cordes métalliques qui vibrent d'une note étrangement pure sous le vent. A la terrasse du café Kadosh, je retrouve les copains un peu perdus de vue ces dernière semaines, entièrement consacrées à l'armée. C'est déjà l'été, mais il fait encore un peu frais. La serveuse propose des fines couvertures de laine polaire. Le dessert sonne le début d'une conversation soudain fort sérieuse sur la flottille tant annoncée, l'alarmante perspective d'un enterrement du processus de paix à l'ONU en septembre, et l'incompréhension perçue du monde à notre égard. Une fanfare de cuivre nous dépasse sur sa route vers les portes de la vieille ville.


Sur l'allée piétonne Ben Yehuda, un jeune homme chante des airs d'opéras d'une voix cristalline. A ses pieds se sont assis deux adolescents ultra-orthodoxes aux papillotes très longues, aussi émus qu'impressionnés. Son public se gonfle et s'étiole au grès des airs, des ouvrières philippines, une famille éthiopienne, des touristes français, des gamins religieux un tantinet hippie, un vieil arabe soutenu par sa canne. Il s'arrête, montre le plâtre sur son bras gauche, explique dans un Hébreu fortement marqué d'Anglais qu'il est "soldat seul" dans l'unité Golani, en gimelim - les jours d'arrêts maladie de l'armée - après une chute, qu'il était à la maitrise royale à Londres avant d'arriver en Israël, et qu'il en profite pour partager son talent. Les applaudissement ne se font pas attendre, les sifflements d'admiration fusent. Je m'arrache à la scène pour grimper dans un bus vers la station centrale.

Arrivés devant l'hôpital Bikour H'olim, le bus ne tourne pas comme prévu en direction du shouk sans que je n'y prête vraiment attention. Je cale mon sac énorme chargé pour 10 jours entre les sièges, repose mon dos tout ankylosé. Bizarre... Un bref coup d'oeil autour de moi, je réalise être la seule soldate dans ce bus, soudain bondé de passagers religieux. On parle yiddish derrière moi, le signe des sectes ultra-orthodoxes, pour la plupart violemment anti-sionistes, qui pour mieux signifier leur refus de reconnaissance de tout symbole national s'opposent à l'usage profane de l'Hébreu moderne. Une jeune fille à mes cotés me paraît abordable, je finis par lui demander où nous nous trouvons. Geoula. Les rues à l'arrière de Mea Shearim¹. Le bus se dirige vers le quartier religieux de Ramot au nord de la ville. Je me suis trompée de ligne.

Impossible de descendre ici, les passants sont tous habillés selon la mode orthodoxe, je m'imagine telle une tache verte dans un film en noir et blanc! Dehors les affiches fustigent le gouvernement sioniste accusé de pervertir la terre sainte, exhortent à la piété et comparent encore les policiers et soldats déployés contre les dernières émeutes dans Mea Shearim aux officiers de la Gestapo. "Il faut que tu descendes", elle me dit, "Prends n'importe quelle ligne dans l'autre sens vers le centre". La situation ne peux pas être vraiment pire, et le bus va maintenant traverser l'Est, où la descente à cette heure de la nuit sera complètement exclue. 

"Ne t'inquiètes pas, Dieu est avec toi..."

Voilà de quoi me rassurer. A l'arrêt je m'aplatis contre un mur, sous les regards désapprobateurs des femmes qui se fixent sur les manches repliées de mon uniforme. L'une d'entre elles m'apostrophe - "Baisse-les au moins, il y a ici des règles de décence!". Des gamins crachent sur leur passage. Je monte dans le premier bus. Mon téléphone sonne, c'est l'armée. Il faut rentrer au plus vite sur Tel Aviv. A la station centrale la foule se presse sur les quais malgré l'heure tardive, les jeunes israéliens s'échappent vers la ville blanche pour continuer la fête toute la nuit. Je me plonge dans des pensées perplexes, étonnée encore de la violence exprimée et surement un peu fantasmée des rues sombres de Mea Shearim. 

Sur la rue Dizengoff, des masses déguisées se pressent vers une fête "pop" annoncée par la mairie. Des fenêtres ouvertes sur la rue de ma chambre presque fraîche dans la nuit, parviennent les échos d'un concert sur la plage du cultissime Matti Caspi. Nuit blanche! On l'avait oubliée. Deux coups de fils, les copains sont au musée de Tel Aviv, où se sont installés des groupes de rocks locaux. Enfin un vrai week-end, on aura bien le temps de dormir le lendemain!

1. Mea Shearim: un des plus vieux quartiers de Jérusalem hors de la vieille ville, il est uniquement habité par des Juifs ultra-orthodoxes, les h'aredim. Dans ce quartier les écriteaux invite les visiteuses à ne pas entrer dans des vêtements "indécents" et les voitures sont régulièrement caillassées lorsqu'elles s'aventurent le shabbat à ses abords...

19 juin 2011

Tel Aviv!

  
Ce blog et son auteur ont déménagé à Tel Aviv!

Brouhaha matinal, thé vert sur le balcon, rugissements d'autobus et soupirs de camions. Le taxi en triple-file coince un vieux tacot garé sur le trottoir depuis la veille, les échos de Galei Tsahal - la radio militaire - se mêlent aux cris de son conducteur pressé. Feu vert. Les files de voitures s'ébrouent, les pneus crissent, klaxons nerveux et sonnettes des vélos. 

Il fait chaud à Tel Aviv, et humide. Les jupes souvent très courtes des femmes laissent déjà admirer un hâle léger. Sur la promenade des plages, les garçons déambulent au soleil torse nu. Si près et pourtant déjà bien loin de Jérusalem, son savant mélange de tension et de quiétude austère. Dans des épiceries à l'odeur de carton et d'air conditionné, les enfants en maillots choisissent des bâtons glacés aux couleurs chimiques, tandis que sur les terrasses toujours pleines on goûte enfin l'insouciance de ce début d'été.  

Aux tables du Dizi, sur la place Dizengoff, où les clients dévorent des magazines branchés pendant que tournent leurs machines à laver...

Limonade glacées et crème solaire, sur la place Dizengoff trône une fontaine hideuse aux couleurs arc-en-ciel, où s'aspergent les enfants et se photographient des touristes. De retour avec ma lessive de mon nouveau café-laverie préféré, jazz manouche sur l'avenue Ben Gourion, et échos des sauveteurs sur la plage, qui interpellent par haut-parleur les nageurs imprudents. Les surfeurs s'ébrouent, frottent leurs sandales du sable qui partout s'est glissé, exhibent d'un air nonchalant leur bronzage impeccable - avant de se lancer à vélo dans la ville, leur planche sous le bras. Au croisement, sur la terrasse de béton d'un immeuble un peu décrépi, deux vieux israéliens se dandinent en rythme, à peine dissimulés par les grappes fleuries d'un bougainvillier. 

C'est la bulle, elle existe... Je savoure mon Tel Aviv inconnu, les ruelles d'une ville encore mystérieuse de ne pas s'y être perdue. J'explore les avenues d'immeubles Bauhaus, les impasses pavées un peu sales, les petites maisons et leurs verts jardins du Kerem HaTeimanim sous l'allée centrale du Shouk HaCarmel, le grand marché de Tel Aviv. Il n'y a pas de soldats armés aux entrées - on s'y presse, on s'y pousse, entre odeurs de za'atar frais, melons murs et pastèques tranchées. Dans le frigidaire négocié dans les arrières-cours de Yafo, on entasse le houmous, les petits concombres tout fins par manque d'eau, les tomates de toutes formes, les olives marinées au citron...

Devant le supermarché du quartier, des ados distribuent des prospectus contre la montée des prix du cottage. Pour 95% des familles, c'est la base du petit déjeuner et son prix a presque doublé en deux ans. Les consommateurs israéliens se sont mis au boycott, ils demandent la réintroduction de la régulation pour les biens de premier usage. La caissière dispute une ménagère qui achète, tente de la convaincre d'abandonner pour finir par lui faire acheter un autre fromage allégé. "C'est pour vous, les jeunes et les soldats, qu'on fait ça!" - nous lance-t-elle, croisant nos regards intrigués.


Sur le toit d'Elea, barbecue de shabbat entre copains à la nuit tombée. L'odeur de la viande qui grille monte dans le soir, les conversations se font animées. Entre les affreuses tours du bord de mer et les petites constructions, la ville blanche se fait peu à peu bleue alors que sa chaleur se tait, chassée par les vent de la Méditerranée. Tout est encore à voir...

6 mai 2011

"17,723 visites de 89 pays"

  
Mon téléphone vibre, me tire ce matin de ma rêverie au soleil. "Joyeux aliversaire!" - d'un copain israélien parti lui étudier à l'étranger. Deux ans... 
 
D'un toit de Tel Aviv où je me suis installée pour bronzer, j'observe le flottement des drapeaux dans le vent, leurs lignes bleues et blanches sans cesse agitées par les embruns, l'étoile froissée puis dépliée par la brise. Il fait bon, la ville blanche resplendit sous son soleil insolent. A quelques centaines de mètres, l'infini bleu de la mer, confondu par la chaleur avec le ciel presque laiteux, à peine troublé par quelques blancs moutons d'écume. J'inspire l'air marin. 

Deux ans déjà, donc, depuis le premier post de ce blog - 730 jours, et tout est différent. Tout est pareil aussi. L'orient semble s'accommoder à merveille des oxymores. De l'impression de découverte permanente à celle de l'évidemment connu. De l'histoire millénaire d'un peuple à  celle encore jeune de sa nation moderne. Indiscutablement mienne, et sans cesse retrouvée.
 
Mon espion cybernétique indique à ce jour 17,723 visiteurs connectés dans 89 pays, dont près de 11,000 Français, beaucoup d'Israéliens francophones, quelques centaines de Belges, de Suisses et de Canadiens, et des lecteurs assidus en Equateur et à Hong Kong. A suivre, toujours, pour cette troisième année, avec vos commentaires et réactions toujours fort appréciés! 
 

18 avr. 2011

"Pessah' Sameah'"


Le printemps est là, il fait déjà chaud comme en été. Sous un ciel bleu pâle, la ville et ses bâtiments de pierre beige se fondent dans la fumée. Jérusalem brûle son pain. Les cendres des brasiers installés dans les quartiers virevoltent et s'éparpillent dans un vent léger qui porte l'odeur des glycines en fleurs. Les familles s'y pressent, se débarrassent des derniers restes de "h'ametz" - de pain levé - dont la consommation est interdite durant les huits jours à venir. 
  
 
Sur le chemin de ma base, le bus peine dans les embouteillages de la rue Agrippas. Les voitures se serrent, se cognent et klaxonnent pour se frayer un chemin parmi les piétons qui dépassent des trottoirs sur la route, chargés de provisions pour le repas de fête. Dans les allées du shouk Makhane Yehuda, les retardataires s'arrachent les cartons de matsa - des galettes azymes qui remplaceront le pain  pour toute la durée de la fête de Pessah'. Les enfants chantent des comptines saisonnières, profitent des premières sorties de vacances à la plage et goûtent aux douceurs mielleuses que les marchands écoulent avant le soir. Les cabas se poussent, la foule se meut d'un seul rythme, comme une vague sans cesse tirée dans milles directions, accaparée par les harangues des vendeurs de macarons au coco, les presseurs de fruits affairés et les derniers vendeurs d'épices ouverts. 
 
Les temps ne sont pas doux. Les journaux de ce matin affichent en première page les photos des meurtriers de l'attentat d'Itamar et celle d'un adolescent, fauché la semaine dernière par un missile anti-tank tiré sur un bus scolaire à proximité de Gaza, qui a succombé hier à ses blessures. Et pourtant, l'heure est aux préparatifs de fête, la ville toute entière semble s'y investir, absorbée dans ses achats frénétiques avant la fermeture des commerces à la tombée de la nuit. Hier les chrétiens de Jérusalem célébraient déjà Pâques, en cortège, ils descendaient les monts de la ville arabe, chargés de rameaux (je vous le racontais l'an dernier), vers les ruelles tortueuses de la vieille ville et leurs myriades d'églises. 
 
Nous sommes de garde pour les premiers jours de fête. Comme un jour de Noël, nous avons arraché fébrilement le scotch, défait le papier, et enfin éventré le carton envoyé à notre intention par les autorités rabbiniques militaires. L'histoire de Pessah' se lit selon un ordre prédéfini, autour d'un plateau de repas symbolique. Nous extirpons les bouteilles de jus de raisin pour les quatre coupes de "vin" qui rythmeront le récit, de la matsa, du gros sel, du h'aroset - un mélange de pommes, de noix et de raisins, un oeuf dur... 
 
Un lien téléphonique met en contact toutes les unités, la voix l'officier supérieur en charge de notre corps d'armée nous parvient, distante: "Soldats, sur terre ou mer, Pessah' Sameah' - joyeuses fêtes à tous!". Les envoyés au Sud parlent en premier, un peu saccadés, suivis par les autres de Tel Aviv et d'ailleurs. On rit de tous s'entendre avant que la ligne ne coupe. Dehors le vent tombe et avec lui s'effacent les odeurs de feu de bois et de grillades. Le Centre des Soldats Seuls nous a déposé un repas de fête, il n'y a plus qu'à le laisser doucement réchauffer... La pénombre s'épaissit, il fait bon soudain. Ce soir, les familles juives du monde entier revivront selon leur fuseau horaire l'histoire de la sortie d'Egypte. 
 
A vous tous, en Israël ou ailleurs, joyeuses fêtes de Pessah', et de Pâques!  

29 mars 2011

"Un peu de douceur"

 
Le printemps s'installe à Jérusalem, les températures montent. Sur les étals du shouk Makhane Yehuda, les épices sont bradées. La fête de Pessah' approche. Pendant huit jour, la ville moderne fera disparaître toute trace de pain levé, jusqu'à la moindre petite miette tombée peut-être entre les mailles d'un sac en tissu, perdue parmi les graines de coriandre, le cumin, l'anis ou le paprika. Les vendeurs haranguent les passants, marchandent leur prix, pressés d'écouler leur stock avant le renouvellement annuel. 
 
Les racines de gingembre frais s'amoncellent sur les échoppes, entre des pyramides de petits agrumes ronds et les cartons de nèfles acidulés. "Goûte! Du miel, tu verras." - me presse un des marchands. Et d'ajouter, philosophe - "un peu de douceur ne nous ferait pas de mal..."

 
A l'entrée de l'allée centrale, la sécurité est renforcée. La police est déployée, très présente. Jérusalem vit encore les retombées de l'attentat. De nouveau, mon oreille s'aiguise, localise immédiatement toute sirène qui viendrait s'ajouter aux bruits courants de la ville. Impossible de ne pas y repenser en grimpant le matin dans un bus en direction de la station centrale. Sur les fenêtres des transports publics, un autocollant jaune recommande aux usagers la prudence. 
 
Pourtant, la ville a connu ce vendredi son premier marathon international. Des milliers de coureurs ont traversé les artères principales, filé à toute allure à travers les allées pavées de la vieille ville pour déboucher dans les rues du centre ville. Sur le parvis de la Porte de Jaffa, au pied des murailles de la cité antique, les hiérosolymitains dégustent cette semaine du fromage et du vin. Une vraie patinoire est installée sur la place de la mairie, à quelques pas du centre culturel français, et les enfants font la queue pour y louer des patins à la tombée du soir. La ville vit, insolemment! 
 
Durant la semaine dernière, vous avez été nombreux - lecteurs réguliers et inconnus - à m'écrire, à partager autour de vous, recommander à d'autres sites ou à reposter mon post précédent. Il est notamment accessible sur d'autres blogs, a été publié par un journal français, et lu à la radio en Belgique. Sur le site de Magen David Adom, une version modifiée en anglais et en hébreu à été diffusée. A mon tour de vous remercier de votre soutien.

24 mars 2011

"Un attentat?!"

  
Je préparais, entre deux trajets vers Beer Sheva et les bases du sud du pays, un post très différent. Un récit de trois jours de vie sauvage dans le cratère Ramon, la sécheresse, les tentes, le désert, la nature brute, les guitares au coin du feu, et le sable qui partout s'insinue. Ce blog, souvent, ne s'attache pas aux détails du réel. Au contraire, il veut transmettre des ressentis, des impressions qui accolées une à une tente de refléter le quotidien d'un Israël différent, loin des communiqués laconiques des agences de presse, loin de la politique de ce conflit qui imprègne partout notre quotidien. C'est certainement une des raisons qui rend la description des évènements d'hier après-midi difficile. L'actualité parfois nous rattrape, et alors, il faut agir. Agir vite, sans hésiter.

***
 

Mercredi, milieu d'après-midi, je sors de notre bureau à Jérusalem, en direction de la station centrale à quelques pas. A la jonction, le tramway me dépasse, flambant neuf. C'est la période d'essai, dans quelques mois les premiers passagers pourront enfin l'emprunter pour traverser un centre-ville entièrement rénové. Il a plu le matin, il fait frais - de façon inhabituelle pour la saison.

Boum.

Le bruit violent me secoue, le sol tremble. Le vent percute les passants, puis tout se tait. Dans la rue les gens se regardent, stupéfaits. "Un attentat? Tu sais si c'est un attentat? C'est une bombe!?" - aucune idée. J'entends les sirènes qui déjà hurlent dans le lointain, se rapprochent. Les vitres de l'autobus à ont volé en éclats, des secouristes convergent vers la scène où des corps jonchent la chaussée. Un soldat émerge du bus soufflé par l'explosion, annonce qu'il n'y a pas de morts restés à l'intérieur, demande aux civils de s'en éloigner.

Je m'arrête face au premier blessé que j'aperçois, allongé sur le bitume. La bombe était bourrée de petites pièces de métal, pour mieux tuer. Les éclats lui ont transpercé le cou, et ouvert l'abdomen. Une jeune fille maintient une pression sur ses blessures, recouvre son bras déchiqueté par l'explosion d'un manteau. "Je sais ce que je fais" me dit-elle, "il y en a d'autres". Je lève les yeux et croise ceux familier d'Aryeh, puis d'autres. Les secours arrivent, je récupère des gants distribué par un étudiant infirmier qui attendait l'autobus.

Sur le bord du trottoir, des enfants sont assis, le regard hagard. La plupart des blessés sont légers, en état de choc, couverts de sang. A l'arrêt d'autobus, des passants tentent de réanimer une femme âgée. "Elle n'a pas de pouls!", je commence un massage cardiaque, à même le trottoir. Un secouriste tente d'ouvrir une voie d'air, un autre vérifie que l'efficacité des compression, cherche un pouls artificiel. Chacun semble soudain connecté, les instants s'enchaînent dans un sourd ballet chaotique au rythme des sirènes, des hauts parleurs et des cris. A l'ordre d'un paramédic, j'interromps le traitement, le temps de la transférer sur un brancard. Il faut évacuer, une rumeur évoque une possible deuxième explosion, la police déplace son cordon. Un autre secouriste me remplace, nos regards se croisent. Elle n'a presque aucune chance de s'en sortir.

Je cherche Aryeh dans la cohue et m'arrête devant un jeune garçon, ultra-orthodoxe, assis sur la route. "Tu es blessé?" - il hésite, non, tout va bien, enfin si, mais pas vraiment. Il arrivait juste à l'arrêt d'autobus quand la bombe a explosé. Son dos lui fait mal, il me répète les mêmes phrases, encore et encore, me demande pourquoi. Pourquoi? Il veut passer un coup de téléphone, je lui tend mon portable. Il n'y a pas de réseau. Pour empêcher la détonation d'une charge à distance, la police brouille les communications. Un chauffeur de taxi se propose, le hisse dans sa voiture pour l'emmener à l'hôpital, lui promet de le ramener chez lui après si tout va bien.

La zone est en travaux, on y construit la nouvelle gare de train de Jérusalem, en sous-sol. Des arbres séparent les deux cotés du trottoir, plantés de part et d'autre d'un passage piéton. A même la terre, un des blessés grièvement brûlé, s'est enflammé et telle une torche humaine a couru loin du bus, pris de panique, avant de s'effondrer. Aryeh et plusieurs autres secouristes vérifient ses membres, cherchent l'origine du sang sur ses vêtements. Il vivra. Nous le déplaçons sur une planche rigide, pour l'évacuer au plus vite sans risquer d'abîmer sa colonne vertébrale. Je lève la tête. Le soleil pointe entre les feuilles, les gens se poussent pour apporter leur aide, offrent de l'eau, se prêtent les téléphones portables militaires qui eux fonctionnent, s'étreignent, se consolent.

En quelques minutes seulement, tous les blessés graves sont évacués. Mes officiers émergent de la foule, inquiets. L'explosion a fait vibrer tout notre bâtiment, ils sont partis à notre recherche, venus mesurer à leur tour l'étendue du désastre. Les échos des journalistes étrangers qui rapportent en direct les évènements ne parlent pas de morts, j'entretiens l'espoir que la vieille dame a survécu. Une heure plus tard, les communiqués se précisent, le nombre des blessés augmente. La radio militaire confirme son décès. Depuis notre bureau, nous entendons le va-et-vient des sirènes, le bourdonnement qui doucement s'éteint. La télévision annonce son cortège de catastrophe, rajoute qu'un missile Grad est tombé à Ashdod, une roquette Katyusha à Beer Sheva. Dans le sud les habitants se calfeutrent dans les abris, les écoles et universités suspendent les classes.

A la tombée de la nuit, j'émerge du bâtiment. La pluie a lavé les pavés, l'air humide est frais. Les camions, surmontés des antennes satellites des radios, sont garés sur le trottoir. Je m'arrête à la même jonction, et le tramway me dépasse. Les piétons traversent, dans une apparente nonchalance, feignant d'oublier ces instants dramatiques, à peine quelques heures plus tôt. Les arrêts d'autobus sont pleins. Plus aucune trace de la terreur de l'après midi. Je souris. Il n'ont pas réussi à nous faire peur, la vie continue.



5 mars 2011

"Voulez-vous passer la ligne verte?"



C'est le GPS qui pose la question, en route vers l'implantation de Qedar, au sud de Maale Adoumim. Dehors Jérusalem semble enfin libérée de sa froidure hivernale. Le désert est vert, les dernières pluies auront suffit à faire fleurir les monts de Judée, d'habitude râblés par la sécheresse. Les chèvres des bédouins broutent les touffes d'une herbe éphémère sur la crête des collines. Dans l'air doux du petit matin, chemises en coton et shorts, nous lestons nos sacs de copieuses réserves d'eau. 

Aux abords du chemin, un berger laisse paître son troupeau. Sur les bords de la piste, le désert est fleuri. 
(Pour voir les photos en plus grande taille, cliquez dessus)

Nous voilà partis pour 20km de marche sur la piste poussiéreuse qui nous mène aux creux des ravins, au delà des étendues vides de cailloux de la vallée du Kidron, dont la quiétude absolue n'est troublée que par les aboiements sporadiques des chiens des villages bédouins dont les enfants descendent observer l'étranger sous le regard veilleur des femmes, dissimulées par leurs amples vêtements et voiles noirs. A califourchon sur son âne, un cavalier téméraire nous suit quelques centaines de mètres, réajuste un keffieh bleu turquoise avant de rebrousser chemin vers les baraques de tôle en contrebas. Pas de route, pas d'électricité. Pas d'eau courante. Mon téléphone ne capte plus aucun réseau. 
 
Il faut traverser la rivière sur un pont de fortune. Ses flots polluées tourbillonnent et charrient sacs plastiques et eaux usées, loin des campements d'une population à peine sédentarisée, vers les filtres en aval, avant que le Kidron ne se jette dans la mer Morte. Le ravin se creuse, suit l'ouverture béante d'une faille entre les arêtes pierreuses, découvre les cavernes cachées dans les courbes de chaque mont rocailleux. Les circonvolutions de la piste nous portent vers les hauteurs, jusqu'à déboucher enfin sur un premier point de vue. Accroché au roc, le monastère St-Sabbas des moines grecs-orthodoxes se dresse à flanc de montagne, baigné par les rayons d'un soleil insolent.


Le vieux moine Sabbas (dont le nom est dérivé du mot hébreu "sabba" pour "grand-père") vivait en ermite dans les grottes de la Palestine byzantine, avant d'être nommé archimandrite¹ des monastères de Judée, et de codifier le premier rite monastique destiné aux églises de byzantines, le Typikon de Jérusalem. Dans son couvent - aujourd'hui le plus vieux cloître habité au monde - un groupe de moines grecs veille jalousement sur ses traditions, enfermé dans un monastère dont les femmes sont soigneusement tenues à l'écart, servis par les fils des familles de bédouins des environs. 
 
Sur une crête à proximité, un arabe palestinien scrute le lointain, protégé par une ombrelle. Le regard se perd dans les rondeurs verdoyantes, le vent agite les branches torturées des oliviers, il est temps de repartir.
 
 
De nouveau, il faut gravir les montées, dégringoler des escaliers creusés dans la pierre, s'aventurer sur un pont de bois peu stable, traverser les plateaux, conquérir les sommets. Sous les caresses d'une brise printanière, nous laissons les paysages presque irréels de nature apaisée derrière nous. Demain, retour à l'armée.


  1 - Archimandrite: un terme grec, propre à l'église byzantine, donné pour honorer un moine supérieur, responsable de plusieurs monastères.